« Les filles ne sont pas des poupées de chiffon » est une pièce de Nathalie Bensard, construite comme un conte initiatique, inspirée de faits anthropologiques : la fascinante condition des filles batcha poch, (ce qui signifie « habillée comme un garçon »).
Un autre monde
Dans le pays de cette histoire, depuis des siècles n’avoir que des filles est considéré comme une malédiction. Pauvreté, déshonneur, tristesse s’abattent sur les familles sans fils !
Lorsque à la naissance d’Ella, sa mère vit que ce nouveau-né n’était pas un garçon, elle resta plusieurs jours sans prononcer un mot.
C’était sa quatrième fille !
Elle était désespérée. Démunie. Coupable.
Son père dut prendre la décision qui s’imposait.
Il fallait un fils et bien, ils allaient le fabriquer, comme toutes les autres familles dans leur situation.
Il convoqua ses trois filles et leur dit :
« Voici Ella, votre petite sœur, accueillez-la et aimez-la.
Elle sera une fille au sein de la maison, mais pour tout le reste du monde, elle sera Eli, notre fils. »
Le système tribal
Des familles, en Afghanistan et au Pakistan, font parfois le choix, lorsqu’elles sont confrontées à la honte, au déshonneur de n’avoir pas eu de fils, d’élever une fille comme un garçon. La fille devient alors le chef de la fratrie, a accès à l’école, apprend à lire et à écrire, peut aider le père dans son travail, défendre ses sœurs. À l’intérieur, au dedans de la maison familiale, elle sera fille ; à l’extérieur, au dehors, elle devra se comporter en garçon. Que se passera-t-il à la puberté, lorsque à 13 ans, elle devra regagner sa condition de fille et être mariée de force ? Parce qu’au-delà de treize ans, il devient dangereux aux yeux de la loi, pour toute la famille, de maintenir la supercherie.
Nous suivons le tragique destin d’Ella, née dans une famille sur laquelle s’est abattue la malédiction de n’avoir que des filles. Ella est la quatrième. À sa naissance, sa mère désespérée se tait pendant plusieurs jours. Son père, lui, prend la décision : il voulait un fils, ils allaient le fabriquer.
Être double
« Ce bébé, dès sa naissance fut deux. Ella, la fille. Eli le garçon. Ella, la petite dernière. Eli le chef de la fratrie. Celle qui chante. Celui qui écrit. Celle qui attend. Celui qui agit.Ella, dans la maison Eli hors de la maison »
À treize ans, Ella/Eli pourrait être menacé de mort si le subterfuge n’était maintenu. Ella saura-t-elle ré-enfiler son vêtement de fille, redevenir une poupée de chiffon après avoir gouté à la liberté du garçon, re-corseter son corps, réintégrer le carcan de sa condition ? Pourra-t-elle redevenir celle « qui doit se taire et obéir » ? Que deviendra le « petit monstre hybride » qu’elle a été durant toute sa vie ? Ella acceptera-t-elle l’exécution d’Eli sans y perdre son élan vital ?
Universel, tragique et poétique
Cette histoire, c’est celle de millions de filles dans des parties du monde1Autre contexte culturel, en Chine, au temps de la politique de l’enfant unique, de 1979 à 2015, certaines petites filles n’étaient pas déclarées à l’état civil et devaient mener une vie clandestine à la campagne, dans de la famille, pour laisser à leurs parents une autre « chance » d’avoir un garçon. Les « enfants noirs » ou encore « enfants fantômes » ainsi désignés seraient au nombre de 13 millions. où le féminin n’a pas de droits, sans même savoir qu’ailleurs, la loi donne l’égalité aux deux sexes.
Nathalie Bansard a écrit un magnifique texte pour nous sensibiliser aux effets dévastateurs du sort de ces filles, désassignées puis réassignées à leurs sexes biologiques, sans trop l’ancrer dans un contexte géopolitique ou historique particuliers, pour bien en accentuer la dimension universelle, mettre en lumière le fossé qui existe encore à travers le monde, entre le sort réservé aux filles et celui des garçons, même au XXIe siècle.
Le parcours intime du personnage, privée d’enfance, la pente schizophrénique induite par une telle injonction, sont particulièrement bien mis en lumière par le dédoublement du personnage, incarnées par les magnifiques comédiennes Diane Pasquet et Juliette Prier. Il suffit d’une tresse masquée dans le vêtement, de deux mains au fond des poches, d’une capuche, d’un changement de démarche, de gestuelle et Eli apparait.
Ella/Eli recevra la bénédiction paternelle :
« Mon Eli, mon Ella, mon élu, rappelle-toi ces mots, ce sont les plus vrais de tous ceux que j’ai prononcés dans ma vie. »
Sa rencontre avec un autre batcha Poch, qu’elle saura reconnaitre à « la douceur de son regard », leurs révoltes communes, les mènera ensemble vers l’émancipation ; un affranchissement qui libérera aussi ses sœurs et les générations futures.
La relégation des femmes dans l’espace privé est une réalité qui perdure aujourd’hui. Leur présence dans l’espace public leur reste, pour l’essentiel, interdit ou toléré sous hautes conditions. Le dédoublement, le clivage dehors/dedans qu’accentue la pièce, demeurent d’actualité. Il est bon de rappeler jusqu’où a pu aller l’oppression des filles, oppression complètement intériorisée par la mère. « On pense aux filles qui là-bas sont sans voix, sans possibles, sans savoir. » Dans beaucoup de pays, les femmes sont encore traitées comme « des jouets, des poupées de chiffons, des chiens, des marchandises, des serpillères. »
Dans la pièce, ces filles briseront la chaîne de transmission des mères de la servitude de la domination masculine vers les filles.
« L’habitude faisant loi et les années passant, mes sœurs ont pris la relève et personne n’ose plus rien dire. Elles sont devenues les premières filles du pays à tenir une boutique et à ne plus être dépendantes d’un homme, d’un père, d’un frère, d’un époux. »
La scénographie, les costumes et la mise en scène sont particulièrement inventives par des jeux de tissus, d’étoffes chatoyantes. Deux comédiennes interprètent tous les rôles, Ella/Eli, le père, la mère, les sœurs, le prétendant. Dans une sorte de gémellité, elles sont une multipliée par deux, pour souligner combien le personnage d’Ella est divisé en deux. Comment se construit l’identité, l’identité de genre ? N’est-ce qu’une histoire de chiffons ? Des toiles, des tissus, descendent des cintres et deviennent vêtements. La mère s’incarne par un jeu de drapés. Les personnages évoluent au sein d’un ballet de marionnettes.
La civilisation occidentale est la seule qui ait permis d’accéder à l’égalité hommes-femmes. On s’interroge toutefois : Pourquoi certaines filles, une fois arrivées en terre de liberté, oublient-elles si vite ? S’auto-aliènent-elles avec autant de ferveur, de soumission ?
à penser2Pour rappeler le long combat pour accéder à l’égalité hommes femmes, à des fins pédagogiques, la compagnie la Rousse propose ce spectacle pour des partages artistiques avec les établissements scolaires, les associations etc. avec, en complément, des ateliers de réflexions/sensibilisations/débats sur ce qu’est être une fille, être un garçon, sur les singularités, les clichés, etc., ainsi qu’un tour du monde du droit des filles..
Théâtre La SCIERIE, 15 Bd Saint-Lazare, 84000 Avignon
du 3 au 21 juillet, relâche les 8, 15 juillet à 11h35 durée 55min
Texte et mise en scène Nathalie Bensard
Interprètes : Diane Pasquet et Juliette Prier
Scénographie : Delphine Brouard
Assistanat à la mise en scène : Margot Madec


Laisser un commentaire