La pièce Gamètes pose des questions fondamentales sur la récente possibilité des femmes de faire des choix de vie dégagés de toute pression sociale.
L’écriture captivante de Rébecca Déraspe aborde les sujets contemporains de la nouvelle liberté des femmes de l’après #MeToo. Lou, journaliste et Aude, ingénieur, sont deux amies inséparables depuis l’enfance, toutes deux portées par un ardent désir de s’accomplir. Le jour où Aude apprend qu’elle est enceinte d’un enfant trisomique, c’est avec sa complice de toujours qu’elle décide de se confronter pour prendre sa décision.
La scénographie, minimaliste, se limite à deux gros coussins carrés de
velours gris sur lesquels sont assises les deux amies remarquablement interprétées par Marie Hébert et Anaïs Merienne. Elles vont évoquer leur adolescence, leurs premiers déboires amoureux, la rivalité entre elles. Au travers de leurs affrontements, deux positions féministes vont se dessiner, en débat, sur les questions cruciales d’une vie de femme d’aujourd’hui : le consentement, la jouissance féminine, la maternité, etc.
Si Aude garde cet enfant handicapé à venir, ruinera-t-elle le parcours émancipateur gagné par les femmes pour renouer avec l’aliénation des générations passées ? Si au contraire, elle écoute le conseil de Lou et avorte, si elle pratique pour elle même le choix eugéniste, quel sens pourra-t-elle donner à son combat égalitaire ? Et en regard, comment supporter le poids de culpabilité, ne pas se sentir monstre ?
Pourquoi Lou est-elle persuadée que son compagnon en « prenant » les papiers fait le choix de l’avortement ? Quelles projections, issues du passé de la relation homme-femme, sont à l’œuvre encore dans la psyché féminine d’aujourd’hui, pourtant victorieuse de tant de combats pour accéder à l’égalité ?
Avec un homme nouveau, devenu partenaire de la relation, impliqué dans la parentalité, les questions se posent autrement. « Ton père est aussi ton frère » est-il rappelé à plusieurs reprises, rappel des dévoilements de secrets de famille bien désuets au vu des enjeux actuels du féminisme pointés dans la pièce.
Sigmund Freud, dans une note de bas de page de Malaise dans la civilisation, rappelait l’injustice fondamentale de la Nature, seule
coupable, seule limite de l’égalitarisme et du féminisme. Gamétes met cette question admirablement en lumières :
Celui qui dans sa propre jeunesse a goûté aux misères de la pauvreté, a éprouvé l’insensibilité et l’orgueil des riches, est sûrement à l’abri du soupçon d’incompréhension et de manque de bienveillance à l’égard des efforts tentés pour combattre l’inégalité des richesses et ce qui en découle. En vérité, si cette lutte veut en appeler au principe abstrait, et fondé sur la justice, de l’égalité de tous les hommes entre eux, il serait trop facile de lui objecter que la nature la toute première, par la souveraine inégalité des capacités physiques et mentales réparties aux humains, a commis des injustices contre lesquelles il n’y a pas de remède.
Alors Lou dira : « Tu vas faire un enfant handicapé avec un mec qui n’est pas capable de te faire jouir ? ».
Point de butée sur lequel viendrait cogner le combat féministe ? « Gamètes » nous aide à y penser.
ARTÉPHILE Salle 2 – 7 Rue Bourgneuf, 84000 Avignon
du 3 au 21 juillet relâche les 9, 16 juillet à 12h15 durée 1h15 Metteur en scène : Nikola Carton. Musicien : Decroix Charles. Comédiennes : Marie Hébert, Anaïs Merienne
Visuel Affiche, vu en juillet 2024



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