Le fléau, c’est celui de la parole qui n’est jamais pleine, du théâtre qui tourne sans cesse autour du réel, c’est l’amour qui ne sait jamais se donner à comprendre. Du magique. Dans les jardins du palais royal, lieu merveilleux, au crépuscule, libérés de nos portables et portants loups de bals, nous voici transportés au cœur de Vienne. Le moment est magique, tragique, mais toujours drôle. Irrésistible.
Léonard Matton s’était déjà illustré avec son adaptation d’Hamlet lors du spectacle immersif Helsingør, château d’Hamlet dans le lieu le Secret et au Château de Vincennes. Dans une atmosphère hors du temps, rythmée par une musique inspirée de la Renaissance, quelque deux cents personnes masquées et délestées de leurs objets inutiles du présent, déambulent au milieu des comédiens au sein de pas moins que cinq espaces : l’espace du pouvoir et de la loi, celui du châtiment, celui de la débauche, celui de la religion, enfin l’espace public avec les rues de Vienne. Les comédiens sont absolument formidables, de densité. Marjorie Dubus (Isabelle) est tout simplement inoubliable.
L’absence de séparation entre le public et les interprètes oblige chacun à s’impliquer, à prendre corporellement parti en suivant tel interprète plutôt qu’un autre. La vision de l’intrigue n’en sera que parcellaire, jusqu’au moment du dénouement qui en récapitule l’ensemble.
Le fléau désigne en même temps la portion d’une bascule, symbole de la justice, en même temps une épidémie, un désastre qui s’abat sur un peuple. Le fléau est aussi une personne ou une chose néfaste. Ces acceptions sont réunies dans cette remarquable adaptation et mise en espaces de la pièce Mesure pour mesure de William Shakespeare en une nocturne exceptionnelle.
Mesure pour mesure doit sa célébrité au fait qu’il représente un concentré de l’art shakespearien pour la rhétorique, pour le raisonnement paradoxal et pour les cas de conscience. On y voit sans cesse s’intriquer les questionnements philosophiques, les exigences de la cité et les conflits psychologiques.
L’argument est complexe : la cité est envahie par une épidémie de peste. Le duc Vincentio feint de quitter la ville et confie les rênes du pouvoir à son très jeune ministre, Angelo, modèle de rigueur et de vertu. Le jeune gouverneur impose à la ville sa rectitude mentale. Les théâtres, les maisons, les cabarets sont contraints de fermer. Prostituées, maquereaux et rabatteurs subissent les coups de la loi. Les couples illégitimes sont condamnés à mort ou à l’exil. La vie des citoyens s’écrit dès lors avec souffrance sous cette religion de la vertu, aussi inflexible que cruelle.
Claudio, qui a mis enceinte la jeune Juliette hors mariage, est alors arrêté et condamné à mort pour fornication. Il demande à sa sœur et future religieuse, la vertueuse et chaste Isabelle, d’intercéder en sa faveur auprès d’Angelo. Celui-ci tombe immédiatement sous le coup d’un ardent désir pour elle et la met face à un cruel dilemme : lui céder sa virginité contre la grâce de son frère. Cette sinistre culture du viol qui ne s’épuise d’imagination pour inventer des modalités au commerce du corps des femmes.
Isabelle acceptera-t-elle de trahir ses vœux, de perdre le futur salut de son âme ou devra-t-elle se résoudre à la mort de Claudio ? Le prêtre de la prison, en fait le Duc déguisé, propose à Isabelle une machination. Ce subterfuge réussira-t-il pour le bonheur de tous ou les turpitudes d’Angelo finiront-elles par triompher ?
À ne pas rater.
Le fléau d’après Mesure pour mesure de William Shakespeare
adaptation, traduction, mise en espaces Léonard Matton collaboration artistique, dramaturgie Camille Delpech, costumes Chouchane Abello assistée de Jean Doucet, création musicale Laurent Labruyère & Thalie Amossé, chorégraphies et coordination d’intimité Jean-Baptiste Barbier-Arribe, scénographie Julie Mahieu. vu le 15 aout 2024.


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