Fondée il y a près de 30 ans par Michel Didym, La Mousson d’été est l’un des événements européens majeurs pour la découverte de nouvelles écritures dramatiques. Pendant sept jours, au cœur de la Lorraine, l’Abbaye des Prémontrés accueille auteurs et autrices dramatiques, metteurs et metteuses en scène, universitaires, comédiennes et comédiens. La Mousson se propose de dénicher des textes forts, de découvrir de nouveaux auteurs et de nouvelles autrices, de dévoiler des écritures émergentes accueillies par un comité de lecture dirigé par Véronique Bellegarde, directrice artistique du festival.
Dans le lit de mon père (circonstances obligent).
Gilles Gaston Dreyfus et Noémie Moncel défendent sous la direction délicate de David Lescot un texte de Magne Van den Berg traduit du néerlandais par Esther Gouarné. Sur les bords de la Moselle, les deux comédiens exceptionnels saisissent le public distribué sur les chaises de la pelouse du parc de l’Abbaye des Prémontrés.

Le dispositif est minimal. Un père et sa fille, (on pourra écrire une fille et son père) s’échangent au cours de conversations successives au téléphone quelques banalités et quelques affrontements. Après la mort de la mère, après seulement trois mois de deuil, le père a décidé de construire une nouvelle vie, dans un intérieur réaménagé, avec une femme rencontrée récemment.
Les propos phatiques sur la météo habillent une tension habilement restituée par les comédiens. Noémie Moncel impressionne de sensibilité. La fille reproche à son père d’avoir fait trop vite son deuil. Le père est terrorisé par la menace de perdre sa fille après sa femme. La fille parle aussi de ces nuits passées dans le lit de son père, car le jeune veuf avait peur. Il est un homme de la campagne, simple, vrai, mais rustre. Elle habite la ville, corrige ses fautes. De grammaire seulement.
Le texte est formidable, il violente l’atmosphère. Tout est dit de l’amour et de la tendresse, cependant que les deux duettistes luttent contre tout épanchement. L’angoisse du débordement des émotions érode les mots, émousse les discussions. Chacun pleure sa blessure, dans un silence calfeutré, sous l’anodin des conversations téléphoniques.

Chaque mot ciselé semble inoffensif. Pourtant, il abîme l’autre, telle une griffe de chat. La tension est totale. L’expérience spectateur est celui du débordement qui n’aura pas lieu sur scène. Nous sommes en apnée jusqu’au reflux. Le père saura (peut-être?) vaincre la peur et sa fille la colère ? à penser.
« Vertigo » de Sara Stridsberg.
Alexiane Torrés et Marie-Sohna Condé sont définitivement des immenses comédiennes. Elles offrent leur talent à un texte périlleux de Sara Stridsberg traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy.

Née en 1972, Sara Stridsberg est romancière, dramaturge et traductrice. Son œuvre est inspirée par Marguerite Duras, Sarah Kane, Elfriede Jelinek ou Unica Zürn. En 2007, son roman La Faculté des rêves, une biographie-fiction sur Valerie Solanas, reçoit le Grand Prix de littérature du Conseil nordique. Sa pièce Medealand, inspirée de la Médée d’Euripide, est publiée à L’Arche en 2011. En 2016, Sara Stridsberg est nommée membre de l’Académie suédoise. Après L’Ange abîmé, mis en espace à la Mousson d’été 2022 par Véronique Bellegarde, sa pièce Vertigo est la deuxième à faire l’objet d’une commande de traduction vers le français en vue de sa présentation à la Mousson d’été 2024.

L’argument pourrait se résumer par la phrase d’Aragon : « Ceux qui nous quittent se résolvent à rêver de nous ». Une morte est seule depuis très longtemps, vieillissant dans son paradis, mais à l’intérieur de son ancien chez elle l’écho de sa voix persiste. Elle parle à elle-même, et parfois aux gens qui autrefois étaient là. Kristina (Bénédicte Cerutti, magnifique tragédienne) se trouve quelque part en dehors de la réalité, regardant en arrière une vie passée, alors que la vie continue sans elle. Du point de vue de cette morte, la vie ressemble à un rêve étrange. Autour de la femme décédée gravitent toutes les personnes qui étaient jadis là, dans un labyrinthe de rêves et de souvenirs. Sa mère Raksha et son père Ivan. Son amie Nanna. Son bien-aimé Shane. Et ses enfants, Valle et Solveig, qu’elle ne cessera jamais de regarder.

Vertigo parle de la vulnérabilité absolue, la brutalité et l’isolement, mais aussi de cet amour immense qu’on a en soi, et des gens qui cherchent en vain la lumière. La pièce est un drame déchirant sur l’amour. Il est aussi un voyage tendre vers nos morts qui continuenet de vivre dans nos pensées. Au final, moment de grâce absolu où se déploie le talent de Pauline Vallé, une lumière optimiste apparait au milieu de l’obscurité totale.
Vertigo
de Sara Stridsberg (Suède)
traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy
dirigée par Aurélie Van Den Daele
avec Bénédicte Cerutti, Marie-Sohna Condé, Simon Jacquard, Charlie Nelson, Achille Reggiani,
Alexiane Torrès et Pauline ValléDans le lit de mon père (circonstances obligent)
de Magne van den Berg (Pays-Bas)
traduit du néerlandais par Esther Gouarné, avec le soutien de la Maison Antoine-Vitez, Centre
international de la traduction théâtrale
dirigée par David Lescot
avec Gilles Gaston-Dreyfus et Noémie Moncelvues le 25 aout à la Mousson d’été, crédit photos Boris Didym


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