Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure est un texte choc de Virginie Despentes, sur fond d’une sorte de Convergence, mis en musique et chanté par Furioza et Béatrice Graf.


Véronique Ros de la Grange à la mise en scène fait se côtoyer deux générations. Une femme à cravate et un homme en jupe, s’adressent à la jeunesse pour proposer leur aide face à l’urgence à changer le monde, à sauver le monde.

Virage

Depuis son roman Vernon Subutex, sorte de virage dans son œuvre, Virginie Despentes va au-delà de la dénonciation rageuse du patriarcat qui lui était coutumière. Elle nous interpelle plus généralement sur le point de non-retour atteint par l’Humanité, sur la nécessité d’en finir avec ses rapports de domination, ses forces de destruction, les abus des figures d’autorité, la vanité des interdits, l’arbitraire des notions de bien et de mal. Elle est devenue porteuse d’un message quasi messianique, christique, sur fond de danse et de musique. Sa trilogie utopique et futuriste s’achève en 2186 : « C’est ainsi que, contre toute attente, on continue de danser dans le noir sur une musique primitive dont le culte semble ne jamais vouloir s’éteindre au crépuscule du troisième millénaire. »[1]

Le texte Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure, écrit pendant la période de l’épidémie Covid, s’inscrit dans cette veine, puissant, lucide, prônant à partir du mode de propagation du virus et de paralysie du vieux monde, la possibilité d’un processus analogue contagieux de guérison et d’avènement d’un monde nouveau. Cette formule est scandée tout au long de cette heure de théâtre concert punk, déclinée tant sur le mode individuel que collectif.

Un effet d’après-coup est nécessaire pour mesurer la portée et la force du message. Il est à mille lieux d’un lénifiant appel à un monde sans frontières, avec une injonction irréaliste et infantile à s’aimer les uns les autres.

Leurre

Le message est autre. Il nous interpelle sur la dimension de leurre contenue dans la volonté de vouloir maintenir des frontières étanches, fixes, tant moïques que géographiques. La police, l’armée, le marché avec leurs forces de répression n’ont pour unique fonction et visée que la défense, la préservation de ces frontières, pourtant toujours poreuses. 

Tu n’es pas protégé de moi, je ne suis pas protégée de toi. », « ta réalité traverse la mienne, ma réalité pèse sur toi, les frontières fixes sont toxiques et ne servent à rien. Ce qui est immuable, c’est que tout se traverse ».

Il serait impossible d’endiguer le poids de l’autre, pas plus que les flux migratoires. Aucun corps disciplinaire n’y pourra suffire. Autant vouloir maîtriser la mer.

 L’illusion que c’est chacun son stand, chacun sa biographie, chacun sa récompense en fonction de son comportement, chacun son bout de trottoir pour y faire le tapin ou la manche ou son petit numéro de gloriole quand c’est le même trottoir pour tous. Mais chacun a ses limites et chacun a son prestige, chacun a son lectorat, chacun a son auditoire, on aurait tous un univers, bullshit, il n’y en n’a qu’un d’univers, le même pour tous, et tirer son épingle de ce jeu n’est jamais une question de force, encore moins de mérite, juste d’agencement et de chance et rien ne me sépare de la merde qui m’entoure. 

Terminé de passer nos vies à quatre pattes sous les tables de vos festins, à grignoter vos restes et sucer vos bites à l’aveugle, gratuitement, aimablement, en remerciant abondamment à chaque éjaculation, ça nous fait tellement plaisir de vous voir heureux, vous qui êtes à table. Terminé. Maintenant quand on ouvre la bouche c’est pour mordre, ou pour parler, parler est plus important que mordre, parler est ce qu’on a fait de plus important ces dernières années, nous qui n’avions jamais parlé. Et ce qui compte aujourd’hui, c’est prendre soin de nos paroles. 

Reconstruction ?

À la mi-temps de la pièce, la pièce bifurque vers le projet de reconstruction : Ceux que je veux nourrir, c’est ma faculté de désirer autre chose. Ce que je veux ressentir c’est que j’appartiens à la race humaine et aucune autre et je veux entendre ce que disent les enfants, de ce qui ont l’âge d’être les enfants de mes enfants et les croire quand ils disent ‘nous allons faire la révolution’. Et sachant ce que je sais, je désire les y aider. 

L’auteur n’est pas pour autant dans l’utopie d’un monde océanique et a-conflictuel même si elle abrase la notion d’altérité, vante une renonciation au  je, une dissolution subjective comme horizon de paix universelle.

La douceur et la bienveillance seraient les seuls modes de relation à l’autre préconisés : « La douceur et la bienveillance, c’est le contraire de l’exploitation capitaliste, te demander la permission, me demander si je consens. La douceur et la bienveillance, c’est ce qu’on ne trouve pas sur les marchés, c’est ce qu’on ne trouve pas dans l’armée, c’est ce qu’on n’enseigne pas dans les polices. »

Virginie Despentes déplore ses  keufs intérieurs , sa honte et sa culpabilité et exalte, comme soulagement, d’œuvrer avec les nouvelles générations à la réparation du monde.  L’idéal doit prendre le pas sur le surmoi ravageur.  « Je suis devenue un camp pénitentiaire à moi toute seule avec des frontières de partout, entre ce qui est bien et ce qui est mal, entre ce qui me plait et ce qui me déplait, entre ce qui me sert et ce qui me dessert, entre ce qui est bénéfique et ce qui est morbide, ce qui est permis et ce qui est interdit. »

Freud définit le « Grand homme »[2] comme celui ayant su se rendre maître de ses pulsions de mort, il avait anticipé, désabusé, le leurre de l’idéologie communiste avec sa renonciation à la propriété privé[3]. Virginie Despentes, plus dupe, semble se faire l’apologue d’un retour à la Nature, dans une conception rousseauiste de l’homme, que seule la société aurait perverti.

Virginie Despentes nous convie à l’exemplarité du monde animal : « moi aussi je regarde les animaux qui tuent et j’observe. Je ne vois pas leur camp de migrants, je ne vois pas leurs frontières, je ne vois pas d’éléphant barbeler son terrain pour ne jamais y voir de zèbre parce qu’il a décidé que les zèbres ça ne devrait pas exister, je ne vois pas les animaux enfouir leurs déchets nucléaires alors je me demande : que dois-je comprendre des animaux ? »  Effectivement, l’animal ne se reconnait pas dans le miroir, n’a de ce fait, pas de « je », pas de conscience de soi. Pas de cruauté gratuite certes, mais pas de langage non plus. Sans opposition, pas de langage.

Faudra-t-il que l’homme abandonne le langage pour faire table rase de la violence qui l’habite ? Devenir un être sans identité, dans la stricte horizontalité et sans désir de s’élever, dansant frénétiquement sur des rythmes primitifs de percussions, en proférant quelques onomatopées inintelligibles ?

Un « je » dépourvu de narcissisme est-il pensable, seule condition d’un être parlant sans la violence inhérente au « narcissisme des petites différences » ? 

à penser


Au Lavoir Moderne Parisien jusqu’au 13/10/24

Du mardi au samedi : 19 h ; dimanche : 15 h

Durée : 1 h

Texte : Virginie Despentes – Musique : Furioza, Béatrice Graf

Mise en scène : Véronique Ros de la Grange

Avec : Furioza, Béatrice Graf, Jacques Michel, Véronique Ros de la Grange

Compagnie : Où sommes-nous / Hybrides & Compagnie

Crédit photos Rene-Torres


[1] Virginie Despentes (2017), Vernon Subutex Tome 3, Grasset, Paris.

[2] Sigmund Freud (1938), L’homme Moïse et la religion monothéiste, Gallimard, Paris.

[3] Sigmund Freud (1929), Malaise dans la culture, PUF, Paris.


En savoir plus sur L'Autre Scène (.ORG)

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur L'Autre Scène (.ORG)

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture