Au Théâtre 14, Anne Conti s’empare du manifeste incandescent de Virginie Despentes, écrit et lu au Centre Pompidou le 16 octobre 2020, pour en faire une traversée musicale, chorégraphique et visuelle d’une puissance rare. De la rage à la douceur, des ruines à la régénération, la pièce affirme que « rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer ».
La rage, d’abord
Il y a d’abord la rage. Celle que nous connaissons chez Virginie Despentes, imprécatrice, frontale, indocile. Celle qui martèle : « Tu te caches et tu te tais. » Injonction des puissants, voix surmoïque intériorisée, police logée au fond de la tête. « J’ai intériorisé la merde », écrit-elle. « Je me nasse. » Nul besoin de couvre-feu quand « je suis devenue un camp pénitentiaire à moi toute seule avec des frontières de partout ».
La force de ce texte, encore inédit, tient à cette lucidité sans fard : la domination ne tient pas seulement aux « trois débiles au sommet qui n’ont pas la satiété », mais à notre propre désir de soumission. À cette tentation d’un « papa absolu », garant illusoire d’une sécurité d’esclave. « Rien n’est plus difficile que la liberté. » « Rien ne fait plus peur que la liberté. ». La psychanalyse n’est pas loin : La Boétie, Éric Fromm, Freud et « l’avenir d’une illusion » résonnent dans cette mise en accusation de notre besoin d’autorité.
Mais ce qui frappe dans la mise en scène d’Anne Conti, c’est le déplacement. La colère demeure, mais elle bifurque. Le texte lui-même l’ordonne : « si on dit révolution, il faudra dire douceur ». Nous ne sommes plus dans la Terreur des renversements sanglants, dans le « roulement des équipes dirigeantes », mais dans une transformation cellulaire, une contagion de la liberté : « Chaque fois que tu as le courage de faire ce qu’il te convient de faire, ta liberté me contamine. »
Une scénographie centrale : des ruines à la constellation
La scène s’ouvre sur un monde en morceaux : parpaings, pans de placo effondrés, sommier éventré. Une planète détruite par ses frontières. Tout est fissure, éboulis, poussière. Anne Conti, visseuse à la main, ne se lamente pas : elle reconstruit. Les murs se redressent peuà peu. Les parpaings deviennent fondations, escalier, schéma d’ADN, révolution en spirale.
Sur l’écran rond surgissent les images de Cléo Sarrazin : ramifications, flux, cellules en division. « Ce monde est une matière molle ». S’il est matière molle, il peut changer. La planète morcelée se reconstitue. Les frontières s’effacent. Les couleurs redeviennent intenses, nous sommes dans un tableau fauve. À la fin, le public fait face à une galaxie : non plus un monde clos, mais un univers ouvert. Renaissance. Régénération cellulaire.
Ce geste scénographique est central : il donne corps à l’idée que « rien ne peut empêcher l’histoire de bifurquer ». Là où, dans une autre mise en scène au Lavoir Moderne Parisien, le titre – Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure 1Voir aussi notre papier – insistait sur la contamination par la souillure, le nouveau titre ouvre un horizon. Il ne nie pas la merde du monde ; il affirme la possibilité du tournant.
Musique du monde : la douceur comme arme
La révolution par la douceur passe ici par la musique. Rémy Chatton (violoncelle, guitare) et Vincent Le Noan (percussions du monde) accompagnent Anne Conti dans une partition rock, pulsée, mais traversée de mélodies apaisantes. Et puis il y a les berceuses. Arménienne (« Kélé kélé »), inuit (« Gula »), ladino (« Durmé durmé »). Ces chants ouvrent des respirations. Ils rendent hommage à l’enfance et à sa force vitale. La douceur n’est plus reléguée au foyer : elle investit l’espace public. Elle devient stratégie politique.
Texte Virginie Despentes · Mise en scène Anne Conti · Compagnie In Extremis. Mise en scène Anne Conti, avec la complicité de Phia Ménard. Avec Anne Conti · Rémy Chatton (violoncelle, guitare) · Vincent Le Noan (percussions). Scénographie & lumières Anne Conti · Laurent Fallot. Vidéo & peinture Cléo Sarrazin. Lieu Théâtre 14, 20 av. Marc Sangnier, Paris 14e.


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