Du mercredi 22 janvier au samedi 1er février au Théâtre Paris-Villette, 75019 Paris

 

Cinq amies, bénévoles d’une association d’aide aux victimes d’inceste, elles-mêmes victimes d’abus sexuels vécus dans l’enfance au sein du foyer familial, se réunissent à l’occasion d’une soirée d’hommage à une amie défunte. Elles vont revisiter leur passé trouble et leurs souvenirs enfouis. 

Grâce au pouvoir des mots et aux combats qu’elles mènent ensemble, elles vont sortir d’une mémoire traumatique et ne plus jamais sombrer dans les ténèbres.

Cette pièce militante, didactique et pédagogique résonne comme un manifeste. À partir de témoignages et de recherches approfondies au sein de l’association SOS inceste auprès de femmes victimes, sans jamais tomber dans le pathos, Mélissa Zehner signe une fiction théâtrale bouleversante, réaliste, inspirée du podcast de Charlotte Pudlowski. Ou peut-être une nuit dont le titre de départ faisait référence à la chanson de Barbara L’aigle noir.

Sam et Lola, deux sœurs, victimes à tour de rôle des abus de leur père, s’en sortent plutôt bien. Ils ont su faire preuve de résilience, là où Annie abusée par son gentil Papy chéri va s’en remettre beaucoup plus difficilement. Et puis il y a Lisa qui a sombré dans l’autodestruction. Marion, l’interne en psychiatrie, est là pour soigner et accompagner ces femmes au sein de l’association. 

Le système de domination patriarcal à l’œuvre est particulièrement dénoncé, au cri de « Ce n’est pas possible. » Une véhémente diatribe est lancée contre certains hommes « à qui tout est dû. » Dans ce système, des hommes débattent de la profondeur de la pénétration dans le cadre d’un viol pour la qualification du crime d’inceste ; dans ce système, la parole d’un enfant face à celle de son agresseur n’a pas valeur de vérité. Tous les hommes ne commettent pas des abus sexuels, cependant que  80 % des abuseurs sont des hommes. L’inceste concerne 10 % de la population française. Ce qui est visé, au-delà du sexuel, est d’assurer sa domination, sa suprématie, d’instaurer un rapport d’écrasement de l’autre. L’inceste a souvent été une pratique pour dominer l’enfant, pour en faire sa chose.

La mise en scène alterne entre intensité dramatique et moments de légèreté, grâce à des moments musicaux, chorégraphiques, la reconstitution d’une interview radiophonique. 

Le texte est porté par des comédiennes sincères, attachantes, émouvantes, pleines d’une belle énergie, ce qu’elles disent est à la limite de l’insoutenable. Avec chacune leur style, une empreinte différente de l’inceste sur leur psychisme et leur corps meurtris, elles dévoilent leurs blessures, leur enfance anéantie et leurs parcours de résilience. 

La pièce dénonce la fabrique du silence qui entoure l’inceste. Paradoxalement, le tabou de l’inceste n’est pas de le commettre, mais de le dire, de le sortir du silence. Sa révélation est une déflagration dans les familles, une dislocation des liens, une destruction de l’empathie.  

La vérité, c’est qu’on n’a jamais été solidaires avec notre terrible secret et que ce terrible secret que tu souhaites faire jaillir au grand jour, il ne nous a aucunement rapprochées, il a creusé un fossé tellement grand que l’on pourrait y mettre tout un tas de cadavres, il a fracassé nos têtes à coups de marteau.

Porter plainte, sortir du déni est la terrible épreuve. La victime doit raconter tous les détails, rompre avec les autres membres de sa famille 

 ce jour-là, non seulement je perdrais mon père, mais en plus, Lola, en plus de ça je perdrais ma mère… Maman qui je te le rappelle, est désormais malade, en piteux état – ne crois pas que le déni l’a épargné.

La reconstruction, question de vie ou de mort  est à ce prix.

La pièce aborde la diversité de l’impact durable des abus sexuels, surtout lorsqu’ils se produisent au sein de la famille, le lieu censé être le refuge protecteur de l’enfant qui ensuite se retrouve, sans soutien, livré au monde extérieur et à ses dangers ; leur terrible pouvoir de destruction, le poison que cela génère, le venin qui à présent coule dans les veines des victimes, un sang contaminé : une dissociation entre la psyché et le soma, le corps et l’esprit. 

Pour tenter de réparer l’irréparable, sortir de l’inextinguible douleur, il est impératif de sortir du silence, du déni, de la cécité. L’inceste est désormais sorti du silence. Il y a de plus en plus de représentations de l’inceste dans les œuvres littéraires et artistiques, de manière moins métaphorique que dans la chanson de Barbara. On peut rendre hommage à toutes les écrivaines qui y ont contribué. En premier lieu, Christine Angot et, plus récemment, dans son documentaire La famille, qui en montre les répercussions sur trois générations. Depuis, de nombreuses autres écrivaines lui ont emboîté le pas et contribué à la levée du déni collectif. Auparavant, cela se transmettait de mère en fille, en une terrible répétition. Les mères couvraient ce qu’elles avaient elles-mêmes subi « Tu crois être la seule ? ».

La pièce s’ouvre sur une virulente diatribe contre Freud et son fameux Complexe d’Œdipe. Freud en prend pour son grade. Freud a eu deux temps dans sa théorisation. Jusqu’en 1897, sa théorie de la « séduction », sa Neurotica attribuait les problèmes psychonévrotiques aux abus sexuels subis par les enfants de la part d’adultes, en premier lieu leurs parents. Ensuite, il opère un virage avec la découverte du Complexe d’Œdipe, fantasme infantile de séduire le parent du même sexe et de tuer l’autre. Une citation, dans la pièce, rappelle que le fantasme ne tue pas, qu’il faut pour cela des fusils et des couteaux.

La psychanalyse n’est pas homogène là-dessus. Le psychanalyste hongrois Sandor Ferenszi a tenté de convaincre Freud du contraire. En 1932, peu avant sa mort, il écrit Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, où il remet, grâce aux témoignages de ses patients abuseurs, à la première place le pouvoir de nuisance de l’abus de l’adulte sur l’enfant et théorise l’impact des traumatismes subis dont la violence des parents, les abus sexuels « greffe prématurée de formes d’amour passionnel et truffé de sentiments de culpabilité, chez un être encore immature et innocent », les punitions démesurées et le terrorisme de la souffrance parentale. « Même des enfants appartenant à des familles honorables et de tradition puritaine sont, plus souvent qu’on osait le penser, les victimes de violence et de viol. Ce sont, soit les parents eux-mêmes qui cherchent un substitut à leurs insatisfactions, de cette façon pathologique, soit des personnes de confiance, membres de la même famille (oncles, tantes, grands-parents), les précepteurs ou le personnel domestique qui abusent de l’ignorance et de l’innocence des enfants. L’objection, à savoir qu’il s’agissait des fantasmes de l’enfant lui-même, c’est-à-dire de mensonges hystériques, perd malheureusement de sa force, par suite du nombre considérable de patients, en analyse, qui avouent eux-mêmes des voies de fait sur des enfants. »Le texte se poursuit par l’impact des dommages durables causés dans le psychisme de l’enfant par ces traumatismes : honte, introjection de la culpabilité, identification à l’agresseur, clivage de la personnalité entre hyper maturité et infantilisme, « On pense aux fruits qui deviennent trop vite mûrs et savoureux, quand le bec d’un oiseau les a meurtris, et à la maturité hâtive d’un fruit véreux. », etc.

Ce n’est qu’à la toute fin de sa vie, dans son Abrégé de psychanalyse, sorte d’œuvre testament, que Freud, même s’il maintient le Complexe d’Œdipe au premier plan, remet également le traumatisme et les abus sexuels subis par les enfants comme possible origine des troubles psychiques et entraves au développement psycho-sexuel. Freud, tout en ne cédant rien sur la prévalence du complexe d’Œdipe, reconnait la part des traumatismes sexuels vécus dans l’enfance et reprend, presque mots pour mots, les termes du dernier Sandor Ferenczi.

Si Freud tient à maintenir la théorie du fantasme infantile plutôt que celle du trauma, c’est pour que l’enfant puisse s’en extraire et ne s’enferme pas dans une position de victime qui le laisserait passif dans l’évolution du cours de sa vie. La théorie du Complexe d’Œdipe permet de s’extraire de cette position passive de victime, de sortir d’une position duelle victime/bourreau pour accéder à une position tierce qui va permettre à l’enfant, une fois devenu adulte, d’être pleinement acteur de sa vie. De plus en plus, de femmes, d’enfants osent parler, osent aller chercher ce tiers qui va les sortir de cette position de victime.

Le psychanalyste Gérard Pommier a milité pour le renforcement de la pénalisation de l’inceste qui ne date que de 2010 et a consacré, en 2021, un ouvrage à l’inceste.

 

Un Espace cocooning est installé dans le hall du théâtre avec une psychologue bénévole où il est possible d’aller parler à tout moment pendant le spectacle. Des soirées-débats, tables rondes, Bord de scène, … sont organisées à l’issue des représentations.

La pièce se termine par une standing ovation du public, particulièrement ému, bouleversé et enthousiaste.


Texte : Mélissa Zehner
Mise en scène : Mélissa Zehner et Les Palpitantes
Avec : Laure Barida, Sara Charrier, Vinora Epp, Maud Gripon et Mélissa Zehner

Crédit photo © Nicolas Eychenne

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