Depuis la mi-janvier, un grand fantôme a élu domicile au Théâtre de l’Atelier. Celui, trente ans après sa disparition, de Jean-Luc Lagarce, auquel Vincent Dedienne, prête d’abord ses traits, au cours d’un monologue composé d’extraits de son Journal, dans un spectacle intitulé: Il ne m’est jamais rien arrivé. Il conviendra de ne pas manquer de coupler ce spectacle avec celui qui le suit et l’éclaire où Dedienne joue le rôle principal de Louis, dans la pièce cardinale de l’oeuvre de Lagarce qu’est Juste la fin du monde. Du théâtre à voir, donc, en diptyque. Les spectateurs intrépides sortiront assurément édifiés d’avoir prêté l’oreille à ce que le Grand Fantôme de Lagarce leur aura susurré.

Il ne m’est jamais rien arrivé

Dedienne y prête ses traits et sa voix pour donner corps et scène aux mots du Journal du célèbre dramaturge. Ce monologue, composé d’extraits tirés des quelques 23 cahiers manuscrits composant le Journal de Lagarce de 1977 à 1990, nous permet d’appréhender la personnalité singulière, écorchée, ironique, tout autant qu’emportée, sensuelle et sincère d’un des dramaturges majeurs dans années 80 et 90.

« J’écris principalement mon Journal dans les cafés, nous dit Lagarce. Je pars marcher et j¹emporte mon cahier glissé sur le devant, sous le pull ou retenu par la ceinture du pantalon ou encore dans un sac. Il m’arrive de l’écrire très tard dans la nuit, jusque dans mon lit. Et je peux noter de petits événements avec plusieurs jours de retard, voire une semaine ou deux ».

Résumant quelques huit cents pages de vie ainsi composée à la volée, le spectacle nous laisse appréhender, par le détail, les découvertes littéraires, théâtrales et cinématographiques de Lagarce, son désir d’écriture, le fossé douloureux qui se creuse insidieusement entre son itinéraire et celui de sa famille, ses rencontres sexuelles et amoureuses dans le Paris des pissotières et des bars de rencontre – à l’heure où la grande faucheuse décime le monde artistique sous le masque de cette nouvelle peste en acronyme appelée SIDA. Dedienne et son délicat metteur en scène, Johanny Bert, donnent ainsi au spectateur l’occasion de revisiter une période tout aussi glorieuse que tragique de la production théâtrale et artistique française, qui continuent d’irriguer nos scènes et nos réflexions. On voit défiler, grâce à un ingénieux dispositif de projection, évoquant le vert pâle des premiers écrans de minitel, les réflexions de Lagarce, certains de ses textes, quand ce n’est pas les visages des morts chers et célèbres – Coluche, Signoret, ou encore Koltès et Copi – dont le dramaturge tient la rigoureuse chronique nécrologique.

On se laisse chiper assurément, et par le talent consommé de Vincent Dedienne à donner vie à l’existence mouvementée de Lagarce, et par le caractère puissamment solitaire et tragique d’un chemin d’écriture hanté par la mort et le sexe, tant intriqués dans le Paris gay des années 80.

Juste la fin du monde

Toute la puissance du projet réside, in fine, dans la théâtralisation de la voix de ce journal intime, confiant ainsi, au théâtre, l’écho d’un désir de faire entendre sa particularité – un désir dont l’ironie ne suffit pas à gommer la plainte. C’est cette même douleur, ironique et solitaire, qui sourde de l’écriture de son Journal, que Lagarce nous donne à entendre avec Juste la fin du monde, que met également en scène Johanny Bert, avec le même Dedienne dans le rôle principal. Qu’il semble proche, ce Louis, venant dans sa famille provinciale annoncer sa mort prochaine du SIDA, du scripteur écouté dans le spectacle précédent!

Dans le texte de cette pièce, ciselé d’ironie fine, Lagarce donne à entendre un art consommé pour la production de dialogues de sourds et quelque chose dans le style – attentif à l’extrême à l’écoute ou à la surdité au langage – qui rapproche son écriture de celle, marquée de L’Ere du Soupçon, de la Nathalie Sarraute de Pour un oui, pour un non. Ainsi fait-il de la quête perdue d’avance d’un jeune garçon tentant de faire entendre son homosexualité à une famille petite-bourgeoise de Province, dans les années 90, un enjeu de langage. Langage aux prises avec la surdité de la mère, du frère, de la belle-soeur, de la petite soeur. Et dont Lagarce parvient à faire un tragique théâtre de l’absurde, où le langage semble devenu impuissant. La qualité de l’ensemble de la distribution est remarquable – dont se détache, à notre sens, Céleste Brunnquell, familière aux habitués de la série En Thérapie, qui donne corps et voix, avec fougue, aux éclats de la jeunesse de son personnage Suzanne. L’astucieuse scénographie du même Johanny Bert, qui a suspendu l’ensemble des décors et des costumes aux cintres, rendus visibles, du Théâtre de l’Atelier, confère à sa mise en scène la beauté légère d’une installation temporaire au MoMa ou d’un Mobile de Calder.

Beauté de la mise en scène qui ne rend la cruauté du texte que plus sensible, l’enfermement du personnage plus palpable, dans la délicate maison provinciale. Aussi, c’est sans hésiter que nous recommandons, à tous, particulièrement aux psychanalystes et par extension aux passionnés de l’inconscient , ce diptyque en cours au Théâtre de l’Atelier. Ils ne sauront manquer d’entendre le cri silencieux dont l’écriture de Lagarce fait théâtre et de conforter leurs vocations de grandes oreilles à l’écoute du réel social, familial, sexuel de notre temps, prêtant attention à ce que leur murmure le grand et triste fantôme hantant pour quelques temps encore le Théâtre de l’Atelier.


Au Théâtre de l’Atelier 1 place Charles Dulin75018 Paris

M°: Abbesses, Pigalle, Anvers

Il ne m’est jamais rien arrivé, mis en scène par Johanny Fabert et interprété par Vincent Dedienne.

Du 23 janv. au 22 mars

Du jeudi au samedi à 19h

Juste la fin du monde, mis en scène par Johanny Fabert, avec Astrid Bayiha, Céleste Brunnquell, Vincent Dedienne, Christiane Millet, Loïc Riewer

Du 15 janv. au 22 mars

Du mercredi au vendredi à 21h

Le samedi à 15h et 21h

Le dimanche à 16h

Date exceptionnelle le 18/03 à 21h


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