Éric Elmosnino est un phénoménal Alceste

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Éric Elmosnino donne à Alceste un visage neuf, une voix et une anatomie nouvelles, une présence qui s’inscrit dans la longue et noble lignée des grandes incarnations. Il en renouvelle la colère. Il pose sa pierre sur l’édifice séculaire et voici qu’il est inoubliable.


Le Misanthrope, disait Louis Jouvet, c’est la comédie d’un homme qui veut avoir un entretien décisif avec une femme qu’il aime et qui, au bout de la journée, n’y est pas parvenu. Sous les ors de l’Athénée Louis Jouvet, jusqu’à fin mars, l’on peut entendre résonner la plainte farouche d’Alceste, incarné avec une intensité fiévreuse et désormais iconique par Éric Elmosnino.

Une douleur narcissique

Rappelons en quelques traits l’histoire du Misanthrope, ce drame de l’absolu sur lequel la vertu mêlée à l’orgueil se fait malédiction. Alceste, esprit très entier, sincère jusqu’à l’excès, mène sa guerre contre les faux-semblants du monde. Une guerre perdue d’avance, car son intransigeance n’est pas seulement celle d’un juste : elle est aussi celle d’un homme prisonnier de lui-même, d’un cœur ulcéré par un absolutisme impossible, celui de l’infantile narcissisme. Sa droiture, qui se veut noble, devient tyrannique, et sa franchise, qui se croit intègre, le conduit à heurter Oronte, lequel, piqué au vif, le traînera devant la justice des hommes.

L’ancien directeur de l’Odéon fait mesuré, mais percutant. Georges Lavaudant invente avec son scénographe Jean-Pierre Vergier  un mur empilement de grands miroirs comme un rappel et un accessoire des narcissismes. Entre ce mur d’auto-réassurance et des adresses aiguisées au public, Alceste déambule dans une gestuelle finement éclairante. Alceste ne tient pas en place, il est un homme en colère. Il ne veut cesser de reprocher au monde son inconséquence ; il exige que ce monde-là lui rende des comptes sous la menace qu’il le quitte. On pense à André Marcon pour cette colère et pour son comique. Il y a chez cet Alceste la même colère contenue, mais inépuisable, du personnage de Bruscon  dans le Faiseur de théâtre de Thomas Bernhard qu’avait inventé André Marcon. Alceste vitupère par les mots, par les gestes, par le corps. Éric Elmosnino semble traversé par le flux incessant d’une déception massive. Las ! Comme si ce fardeau-là ne suffisait pas, Alceste aime et il connaîtra la déconvenue sentimentale. Il aime Célimène, dont l’esprit léger, moqueur et volage est tout ce qu’il abhorre. L’amour tient pour lui du piège cruel : Alceste toute à sa déception du monde, ordonne l’exclusivité, il appelle la fusion.

Découvrant l’indignité de celle qu’il chérit, il ne peut souffrir qu’elle lui échappe. Ne pouvant plier le monde à son idéal, il renonce – et se retranche dans la solitude, offrant à sa misanthropie l’éclat sombre d’un exil absolu. Éric Elmosnino incarne cet Alceste définitivement déçu qui renonce à exiger des comptes à ce monde trop inconséquent.

Il prête son corps avec brio à un Alceste qui abolirait la mort pour exalter la vie, pour en faire un sanctuaire inviolable, un paradis. Cette quête ardente percutera Célimène et Alceste s’égare, il se brise, il se retranchera du monde. Chaque frisson d’Éric Elmosnino résonne, chaque tremblement révèle le combat d’un homme face à sa propre vérité. Le comédien est tout simplement exceptionnel. Il infuse chaque mot d’esprit, agrémentant son rôle de gags et d’une touche de comédie absurde. Ses partenaires soutiennent avec brio la force de son interprétation, notamment François Marthouret, qui incarne un Philinte attachant, jonglant avec habileté entre sagesse et désir.

Depuis des siècles, Le Misanthrope fascine et renaît sous des formes toujours nouvelles. Mais si l’audace renouvelle le théâtre, elle le trahit parfois, et l’on a vu trop souvent Molière défiguré par des modernités malhabiles, où la langue, au lieu de briller, s’effondre sous le poids d’une parodie stérile. Ici, point de cela ! L’illusion est respectée, l’œuvre intacte, et Éric Elmosnino marque l’histoire du rôle. Bravo et merci.


Texte Molière • Mise en scène Georges Lavaudant Dramaturgie Daniel Loayza • Scénographie & costumes Jean-Pierre Vergier • Assistante à la mise en scène Fani Carenco • Maquillage, coiffure, perruquesSylvie Cailler, Jocelyne Milazzo• Assistante costumes Siegrid Petit-Imbert • Création lumière Georges Lavaudant, Cristobal Castillo-Mora • Création son Jean-Louis Imbert

Alceste Eric Elmosnino • Philinte François Marthouret • CélimèneMélodie Richard • Oronte Aurélien Recoing • Arsinoé Astrid Bas • Clitandre Luc-Antoine Diquéro • Éliante Anysia Mabe • Basque Bernard Vergne • Du Bois Thomas Trigeaud • Acaste Mathurin Voltz

Production : LG théâtre ; Cité européenne du théâtre, Domaine d’O.
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National
Avec le soutien du Colombier/Cie Langajà Groupement, de la MC93 et de l’Odéon – théâtre de l’Europe
La compagnie LG théâtre est conventionnée par le Ministère de la Culture.

Photos ©Marie Clauzade, vu le jeudi 13 mars 2025 à l’Athénée Louis Jouvet


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David Rofé-Sarfati est psychanalyste (Association Lacanienne Internationale, Espace Analytique) et fondateur de L’Autre Scène. Dans sa clinique, il reçoit à Paris 17e et développe une réflexion originale sur la psychanalyse du comédien et s’est spécialisé dans les enjeux psychiques de la PMA.

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