Judith, la sœur oubliée de William, merveilleusement douée et aventureuse comme lui, aurait-elle pu écrire les pièces de son frère ? Réponse vivifiante et inattendue au Théâtre de la flèche jusqu’au 7 juin
Octobre 1928, université de Cambridge. Virginia Woolf s’adresse à une assemblée exclusivement féminine. Son intervention, intitulée Une chambre à soi, deviendra un an plus tard un essai fondamental du féminisme littéraire.

Woolf, dans une langue d’une clarté redoutable, dévoile les conditions d’invisibilisation des femmes dans la littérature. Elle interroge l’absence d’autrices dans le canon, non pas en doutant de leur talent, mais en examinant les entraves concrètes à leur expression : le manque de moyens, d’espace, de reconnaissance.

Pour écrire il faut “quelque argent et une chambre à soi” – deux privilèges longtemps réservés aux hommes.
Près d’un siècle après sa publication, ce texte résonne toujours avec une troublante acuité. Et c’est cette vibration que la pièce La sœur de Shakespeare fait entendre sur scène avec force et subtilité.
Deux merveilleuses comédiennes
La pièce s’empare de ces réflexions pour leur donner chair, souffle, révolte. À travers la figure inventée de Judith Shakespeare, sœur fictive du dramaturge, le spectacle imagine une vie empêchée, un génie étouffé. Sur scène, Solenn Goix incarne Judith avec une justesse bouleversante, avec une implication maîtrisée et intelligente de son corps, tandis qu’Ines Amoura guide le récit comme une prêtresse contemporaine, dénonçant avec finesse l’absurdité des croyances patriarcales.

Maîtresse de cérémonie, la comédienne invente des adresses au public redoutables. Chef d’orchestre, elle est la brillante architecte de la pièce. Les deux comédiennes mise en scène par Juliette Marie dansent le texte. Nous sommes captivés.
Revenir à Freud.
La sœur de Shakespeare ne se contente pas de rendre hommage à Woolf : elle prolonge son cri. Elle pose l’hypothèse que le processus de création n’est ni masculin ni féminin mais les deux à fois. En explorant cette hypothèse d’un hermaphrodisme créatif, le spectacle remet en question les théories qui opposent systématiquement les sexes, qu’il s’agisse du wokisme, du male gaze ou d’autres approches militantes trop binaires.

Freud l’esquissait déjà à la fin du XIXe siècle : l’être humain, par la structure de son inconscient, est fondamentalement bisexuel — à l’image de Virginia Woolf elle-même. L’hypothèse devient ici pétition de principe. L’acte de création transcende les genres ; ce constat interroge autant qu’il libère. L’art ne se réduit à une guerre des sexes, en cela qu’il naît précisément de leur rencontre.

Une pièce aboutie
Le talent des deux comédiennes et la scénographie épurée, qui laisse toute la place au texte et aux corps, finissent de porter haut une parole frontale, directe, toujours traversée d’émotion, souvent d’éclats d’humour inoubliables.
Une pièce importante.
LA SŒUR DE SHAKESPEARE
D’APRÈS
Virginia Woolf, traduction Jean-Yves Cotté
MISE EN SCÈNE
Juliette Marie
AVEC Inès Amoura & Solenn Goix
COLLABORATION ARTISTIQUE Sarajeanne Drillaud
Crédit photos ©Christophe Renaud

