Georges Zimra a signé son livre Les divinités au miroir de l’art, à la librairie de l’Harmattan le 14 juin 2025, présenté par Magali Taïeb-Cohen qui propose sa lecture.

Pour vous procurer l’ouvrage

Georges Zimra est psychiatre et psychanalyste à Paris, formé pendant le grand boom intellectuel, des années 70, dans le sillage de Lacan, Derrida, Barthes, Foucault, Lévi- Strauss, Lyotard etc. Georges Zimra est l’auteur de près d’une quinzaine d’ouvrages et compte de nombreuses participations à des ouvrages collectifs.

Au fil de sa recherche, il aborde quelques questions cruciales : L’hétérogène, la détérioration du soin psychique, les totalitarismes, l’art et la religion, le processus de déshumanisation à l’œuvre avec le néo libéralisme, etc.
Comment accède-t-on à l’altérité comme rempart à l’idolâtrie, à la barbarie ?

En filigrane, comment endiguer les violences qui déchirent le monde de l’hypermodernité, comment parvenir à une fraternité plus apaisée grâce à un accès à l’altérité ?
Il anime un séminaire pour un public de psychanalystes qui porte cette année, et l’année prochaine, sur l’extime et prolonge cette recherche : l’ouverture à la part d’étranger, d’autre en soi qui nous protège de la violence et du fanatisme.

Son dernier ouvrage Les divinités au miroir de l’art, qui vient de paraitre, approfondit la question de l’image et des religions, les images et les mots.
Selon Levinas, « Lire est la source fécondante de l’autre, une opération de décentrement de soi, un refus de toute assignation à un sens pour reconnaître la part de l’étranger que nous portons. À l’inverse, la fossilisation du texte, la pétrification du signifiant, sa sacralisation, son inaltérabilité procède d’un interdit de penser le Texte. (…) La valeur de l’étude, c’est précisément une parole non incarnée de Dieu qui assure un dieu vivant parmi nous. Par l’étude permanente de la Torah, Dieu est maintenu vivant parmi nous. »

Freud dans L’Homme Moïse et la religion monothéiste s’interroge à propos des différentes religions : « Pourquoi l’évolution ne s’est-elle pas poursuivie là comme ici, voilà ce que nous ne sommes pas en mesure d’expliquer. Nous pensons devoir en rendre responsables les dons individuels des peuples en question, le sens de leur activité et leur situation sociale en général. ».

Le livre de Georges Zimra remet cette question sur le métier.

L’homme peut-il vivre sans dieu ?

Comment s’y est-il pris depuis la nuit des temps pour surmonter sa détresse originaire, sa néoténie, affronter le réel, l’insoutenable de la condition humaine, le mystère de l’origine, le néant ou l’au-delà de la mort, l’insaisissable et l’irreprésentable du Divin ? Comment ne pas errer dans le désert ?

L’homme s’est trouvé en nécessité, pour se consoler, de se fabriquer toute sorte d’images.

Quelle est la différence entre l’ombre, l’image, le masque, l’idole, la statue, l’icône, le prototype, la figure, etc., saturant plus ou moins le regard. Georges Zimra va préciser tous ces concepts qui, au fil du temps, ont construit le regard et la pensée.
Toute image, tout en tentant de localiser le divin, le mort, l’absent, doit avoir, pour maintenir le désir vivant, une part manquante. L’image nous échappe toujours lorsque nous voulons l’étreindre.

Dès que l’homme s’est extrait de sa condition animale, l’image a tenté de répondre à ce néant. L’informe est le fond existentiel de l’homme, c’est de ce chaos originel dont nous sommes issus

dont il faut s’extraire pour un corps spirituel. Encore faut-il au préalable en passer par ce que nous tentons d’ordonner, idées, pensées, croyances, avant que l’angoisse nous saisisse de son énigme. »
Dieu comme pure abstraction, insaisissable, suffit-il pour traverser nos peurs, nos malheurs, nos épreuves ? « Donner forme, visage, nom à des dieux signifiait que le divin n’était pas une réalité abstraite, mais une réalité à laquelle on donnait un site pour s’adresser à elle, une prière pour être exaucée, une parole pour être accueillie. »

Représenter, plus qu’un interdit est un impossible, pour maintenir l’écart, protéger de l’idolâtrie, protéger la vie et le désir. Dans l’image, ce qui est important c’est l’invisible. L’image se devrait d’être « suffisamment » manquante. Ce que le regard perçoit derrière l’image, c’est le point de fuite.

Tous les humains n’auraient pas les mêmes dispositions à affronter ce manque, cela dépendrait de leur « construction psychique ». Chacun serait préparé ou impréparé à accepter le vivant, le mouvant, le changeant, l’incertain, le nouveau même dans sa dimension d’horreur et de possible trauma par opposition avec le mort, la fixité, la certitude, l’illusion de la solidité de l’idole qui n’est pourtant d’aucun secours. Certaines « religions » – je mets des guillemets – développent mieux que d’autres cette capacité d’adaptation, certains ont pu se construire les ressources intérieures pour faire face à la surprise, heureuse ou catastrophique.

On retrouve avec les images, l’opposition présente dans le langage entre ce qui relève d’Eros et de Thanatos, la nécessité de l’écart entre signifiant et signifié, la nécessité de la barre. Il y a des image mortes, collage du signifiant et du signifié, et des images vivantes, manquantes, que le regard traverse.

L’interdit de la représentation, 2e commandement hébraïque, répété deux fois dans la Torah est au cœur des trois monothéismes. A partir de cet interdit fondamental, chaque culture, religion, civilisation a tenté de répondre à cette douloureuse alternative entre nécessité de donner une concrétude, un lieu, un ancrage au divin pour ne pas laisser l’homme abandonné à sa déréliction et l’interdit d’idolâtrie pour maintenir le désir, le vivant et tenté d’y apporter des aménagements, plus ou moins efficaces, plus ou moins mortifères.

Il y aurait des aménagements, des suppléances de vie et des suppléances de mort que Georges Zimra va explorer dans le détail en en dégageant les arêtes.
Seule l’idole sature le regard et en tue le désir. « L’idolâtre est un homme arrêté. Arrêté sur ses croyances, ses certitudes, ses pensées. C’est du silence de l’idole que les idolâtres prennent la parole pour se faire les héraults de son message, de sa vocation. L’idole ne suppose pas la stupidité des foules adoratrices, mais le désir de soumission exalté, qui se donne comme expérience du divin. L’homme y voit là sa vocation, sa résignation, son asservissement. D’où la prodigieuse efficacité politique de rendre proche et protecteur le tyran et le dictateur. »

Par une traversée de l’histoire des représentations, de l’histoire de l’art et du phénomène religieux depuis l’aube de l’humanité à nos jours, Georges Zimra nous montre le nouage entre l’histoire des idées, les religions, l’art qui établissent cette médiation avec le Divin comme l’indique Le titre de l’ouvrage Les divinités au miroir de l’art. Les révolutions du regard dérivent aussi de l’interdépendance avec les révolutions des idées, du politique, des grandes découvertes scientifiques. Les Empereurs, les Rois, de droit divin gouvernent le monde. Celui qui détient l’image détient le pouvoir.

C’est dans ce reste, cet invisible ou irreprésentable, ce manque ou cet excès, ce réel, que vise le désir, que l’art a trouvé sa source.
Les églises, les cathédrales et leurs gigantismes, les dorures des mosquées, les musées sont nés de cette part manquante. Les Juifs n’ont bâti de cathédrales que de livres ; leurs deux Temples à Jérusalem ont été détruits.

Représenter Dieu serait le détruire. Ne pas le représenter nous abandonnerait à notre détresse. Quelle image donner à la mort qui ne serait pas dérisoire et simpliste ?

Chaque civilisation, chaque religion, chaque système politique, ou théologico-politique apporte son mode de suppléances au trou du réel, son propre paradigme, sa boite à outils : un certain rapport à l’image, sous toutes ses formes, un rapport à la Loi, au Texte, comme vérité partielle ou absolue, à la Terre, aux instances du pouvoir, etc. Une forme d’art, plus ou moins émancipée du religieux, des règles académiques va en dériver.

Il y a une complémentarité, une interdépendance entre ces différents paramètres que Georges Zimra va établir, articuler. Le sensible et l’intelligible, l’œil, le regard, la Voix, le toucher, le rapport au temps, la rigidité du Texte ou sa vivacité, l’étude, le récit, le visible, l’invisible, le lisible, les reliques, les rites, la prière, les sacrifices, etc. vont constituer autant de constructions, de béquilles selon les civilisations et les religions.

« Le réel est-il soluble dans l’image ? » s’interroge Georges Zimra. Vanité de l’image, vanité de l’idole, trompe déréliction, leurre face à la solitude fondamentale de l’homme. Et c’est de cette vanité des images, toujours insuffisantes à représenter le réel, que s’origine l’art qui selon, les traumatismes, les crises existentielles, d’une civilisation, d’une époque, d’une géographie, va produire ses représentations toujours partielles, l’ouverture à l’infini de l’imaginaire, du lisible.

Au fil de l’acquisition de sa victoire partielle sur le réel, l’homme a cru pouvoir s’affranchir de cette nécessité d’une sacralité de l’image. L’art, de trace, témoignage, avec sa nécessaire dissemblance, jusqu’à une création ex nihilo, en sera chaque fois modifié, du beau à la laideur, du sacré au profane, du figuratif à l’abstraction, jusqu’à l’art qualifié de « dégénéré », jusqu’à sa destruction en cours avec sa reproductibilité marchande, confuse, brouillée, éparpillée.

Dans le désert, pendant l’Exode du Peuple hébreu, l’épisode du Veau d’or, de l’idole a été nécessaire à certains, pas à tous, avant le don de la Loi, des dix paroles qui reviennent à un interdit de l’inceste. Depuis, les Juifs se soutiennent du lisible plutôt que du visible, protégés de l’idolâtrie par la diversité des lettres et des signes qui ouvre un écart sur le sens jamais arrêté, un Livre éternel aux interprétations infinies, « insensées ».

En rupture avec l’interdit de la représentation, la théorie de l’image vient des Grecs. La matière, pourtant considérée comme mal absolu, peut accueillir l’esprit et l’idée.
Avec le christianisme, Dieu s’est laissé voir, s’est incarné, la barrière entre l’humain et le divin a été franchie. Avec la résurrection, la barrière infranchissable entre la vie et la mort, aussi.

L’avènement de la visibilité de Dieu dans l’Histoire est à la source de toute l’iconographie chrétienne.
L’Eglise romaine n’a imposé aucun style, ni gothique, ni roman.
Avec la Réforme, s’opère une mort de Dieu sur le plan pictural.

L’interdit de la représentation est l’aspect religieux le plus fondamental, le socle de toute religion, la principale divergence qui les distingue en deux grandes catégories fondamentales : celles qui acceptent la représentation et celles qui la refusent et qui a alimenté le débat entre iconoclastes et iconophiles à travers les époques et porte sur la charge mystique que peut ou non véhiculer l’image, son caractère plus ou moins blasphématoire en des vagues incessantes. « Toute l’histoire de l’art est une histoire qui évolue vers un processus de dématérialisation spiritualisation, de détachement du sensible, de réduction du matériel. Plus on se détache de la matière, plus on s’élève. » « La poésie réduit le signifiant à être paradoxalement un signe

insignifiant. La poésie est ainsi l’art le plus spirituel. Elle dépasse la musique qui bien qu’abstraite maintient, par le son, le rattachement à la matière sensible.
La photographie a constitué encore une nouvelle révolution du regard.
Mort du Christ, du Roi, délitement de la démocratie, le corps social ne cesse de se défaire. « Comment un peuple peut-il vivre sans au-delà ? Comment peut-il prétendre être un commencement, là où tout le précède ? Le corps social se défait, s’atomise en singularité, en individus, en citoyens pour former le nombre. »

Freud faisait de la religion une illusion infantile en 1927 et croyait au progrès, à la science comme valeurs émancipatrices. En 1938, il écrit L’homme Moïse. La désidéalisasion de la science après la Shoah et les désastres atomiques comme irreprésentables laissent-ils de nouveau l’homme abandonné face à un réel insoutenable ? Différentes suppléances auraient- elles aujourd’hui sauté pour supporter l’Autre comme barré et le phallus comme symbolique ?

«L’imaginable, nouvelle figure du divin, réside dans ce qui nous demeure invisible, impensable. Le dissemblable décentre le regard, s’ouvre à une impensable altérité. » écrit Georges Zimra.

Mais toute représentation implique sa propre destruction, devient périssable, temporelle. La destruction de la fonction consolatrice de l’image est en marche dans le monde hypermoderne, mondialisé contemporain qui est le nôtre, par sa standardisation, sa prolifération, par l’illusion narcissique. Le miroir a volé en éclats, est devenu vide, il faut des mots, un nom, de l’autre pour que l’image se forme. Il y aurait les images pleines et les images vides, le moulin à images vides pourrait-on dire en paraphrasant Lacan à propos de la parole.

Leur reproductibilité infinie, leur amoncellement dans les musées en a oblitéré la valeur de témoignage du passé. Chacun, enfermé dans son narcissisme, devient sa propre idole, adorateur de sa propre image. A l’aliénation, à l’assujettissement à un système théologico politique, civilisationnel, faisant lien social, va se substituer le seul souci d’« en être » au moyen d’artifices, du look, du selfie. N’estce qu’un moment de l’histoire ou vivons-nous une certaine défiguration du monde ?

Cet écart entre le signifiant et le signifié, le deuil d’une vérité toute, d’une image pleine, qui ne serait pas inversée dans le miroir est un vaccin, un remède contre les totalitarismes et les fondamentalismes. Eros et Thanatos, Choisir la vie plutôt que la mort, la question se repose tout au long de l’ouvrage. Image de vie et image de mort, Texte de vie et Texte de Mort, D pétrifié et Dieu désirant se dialectisent.

C’est à cet immense parcours, érudit et documenté, que nous convie Georges Zimra dans une vaste saga, une fresque qui nous propose l’histoire de la vie et de la mort de l’image, de sa naissance, peut-être, dans les Grottes de Lascaux jusqu’à son trépas avec le visage de la Joconde sur nos sacs de plage, au Parthénon de Nashville aux États-Unis construit en 1897 ou, peut-être le pire, au Louvre d’Abu Dhabi, construit en 2007.

Et après ?

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