Gilles Segal a imaginé un texte brûlant et sombre. Christophe Gand l’a transformé en un seul en scène suffocant servi par un prodigieux David Brécourt. Du bon théâtre à l’optimisme caché, mais solide.

Dans un décor riche d’accessoires reliquaires d’une vie déjà bien remplie, un homme, David Brécourt, prend place devant un magnétophone à bandes. Ayant connu l’épreuve de la déportation et désormais grand-père, il choisit d’enregistrer pour son fils le souvenir précieux, gravé dans sa mémoire, de son voyage vers Auschwitz. Dans le wagon dans lequel la mort guettait les plus faibles, il avait été témoin, fasciné, d’un père dialoguant avec son tout jeune fils. Admiration profonde pour cet homme qui, dans l’urgence, n’a cessé de transmettre à sa descendance l’essentiel capable de faire de lui un homme. La pièce raconte ces sept jours de voyage, autant que la création du monde, évoquant la destruction d’un univers que le père, dans son silence, feint d’ignorer.

Le propos est sombre, mais porté par un regard plein d’espoir. À une époque où chacun s’attache à une identité nationale, attribuée fortuitement à la naissance, le texte de Segal nous rappelle, dans cette parabole tragique, que la véritable grandeur réside dans la transmission, qui prouve la primauté de l’humain sur la désignation. Même dans la perspective d’un transport vers la mort, la transmission intergénérationnelle se révèle capable de recouvrir la barbarie et de préserver la civilisation.

Et plus encore : à notre époque, où la figure du père apparaît souvent comme une victime collatérale de la guerre contre le patriarcat, cette œuvre rend hommage au rôle paternel, dévoilant l’amour paternel dans toute sa tendresse. La tension entre ces deux notions fondamentales est un enchantement. Le texte captive jusqu’à la dernière scène, summum d’une tragédie presque mythique.

Une pièce de théâtre d’une rare qualité, alliant une lueur d’optimisme à une fondation solide.

Christophe Gand, metteur en scène (Le Monte Plats, Trahisons), rompt avec la sobriété habituelle de ses scénographies en multipliant les motifs scéniques, cherchant ainsi à évoquer la dimension mythologique de l’histoire. Sa mise en scène s’accorde avec la puissance du texte, soutenue par le talent vertigineux de David Brécourt. L’acteur, déjà applaudi dans Kamikazes en 2018, nous fait vivre chaque nuance de son personnage, chaque conflit de ce père courageux. Il voyage seul à travers sa représentation, modifiant à chaque étape son rapport à la déliquescence ambiante. David Brécourt impressionne profondément. Lui et nous sortons, tous deux, bouleversés de cette pièce d’une universalité édifiante.


En ce temps là, l’amour. Une pièce de Gilles SEGAL. Mise en scène par Christophe GAND. à 19h30

 LUNA (LA) / QUARTIER LUNA

1 rue Séverine
84000 – Avignon

Durée du spectacle : 1h15

Crédit Photos :  ©Yoann Yergec


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