Gerard Watkins, né en 1965, est un dramaturge, metteur en scène et acteur. Son travail explore souvent les aspects les plus sombres des relations humaines et les complexités de l’identité. Parmi ses œuvres notables, citons : Je ne me souviens plus très bien, Scènes de Violences Conjugales et Voix. Les pièces de Watkins ont été traduites dans de nombreuses langues et jouées dans le monde entier.

Une table dans le jardin de l’inconscient

Là où l’on croyait Watkins psychologue, il se révèle avant tout un scrutateur de l’âme. Il crée avec À Condition d’Avoir Une Table Dans Un Jardin, une pièce qui nous invite à contempler les zones enfouies de notre humanité partagée. Celui qui est né à Londres et élevé à travers les continents, y aborde la culpabilité postcoloniale, l’anxiété environnementale et la vie secrète des objets.

L’intrigue est délicieuse : Un couple de bourgeois est contractuellement obligé d’accueillir un membre d’une tribu de la forêt équatoriale, Darius Wengue (incarné avec une intensité stupéfiante par Gaël Baron), après avoir acheté une table en bois exotique. Va suivre, en une lente combustion, des sidérantes prises de conscience, car la présence de Darius oblige le couple à affronter leur histoire, leurs valeurs, leurs fausses croyances glissées sous la surface d’une existence soignée.

Une scénographie rémanente

La mise en scène de Watkins, d’une maîtrise absolue sous son apparente neutralité, offre jusqu’aux silences un espace d’expression. Le décor, avec sa table fabuleuse et son catalpa blessé, est un personnage à part entière, un témoin silencieux du drame qui va advenir. François Vatin et Jeanne-Sarah Deledicq contribuent à la pièce avec un habillage son et musique envoûtant. La collaboration artistique de Lola Roy fabrique une beauté troublante à la fois intime et inquiétante.

Le rire en plus

Le texte est savoureux. Puisant dans l’ethnographie, Watkins façonne un récit à la fois intime et engagé. La pièce explore des thématiques complexes, se gardant de toute conclusion hâtive. Elle nous propose plutôt une introspection, un examen de notre propre part dans les systèmes qui nourrissent l’injustice. En cela, elle se révèle un moment théâtral saisissant.

Ce qui frappe également, c’est cette audace nouvelle chez Watkins : un humour acéré, une plongée dans le burlesque qu’il aborde avec une maîtrise confondante. Un pari osé, qui s’avère d’une justesse inattendue. Julie Denisse dans le rôle de Fabienne et David Gouhier dans celui d’Arnaud, livrent des performances aussi puissantes que désopilantes. C’est épatant.

L’occulte et le grand Autre

Il y a une fable ésotérique dans « À Condition d’Avoir Une Table Dans Un Jardin ». Watkins nous tend un miroir qui nous exhorte à affronter les ombres qui hantent notre présent. Freud nous mettait déjà en garde ; tout déni de l’occulte n’est que manifestation de nos propres résistances.

La scène finale est allégorique (Et iconique !). Darius, Fabienne et Arnaud lèvent simultanément leurs yeux vers le firmament,

je regarde s’il y a un trou dans le ciel

Un silence lourd remplit l’espace. L’énigme d’un trou dans le ciel nous rappelle la béance. Il est ce qui résiste à la symbolisation, ce qui échappe au langage et à la représentation. Il est le grand autre qui organise notre rapport au monde et aux autres. Il est un lieu qui n’existe pas et où nous projetons nos attentes, nos fantasmes, nos demandes, la faille, le trou que l’on cherche en vain dans le ciel.

Gérard Watkins l’a compris. L’importance de l’énigme, c’est qu’elle demeure. Car c’est précisément ce mystère persistant, qui permet à chacun de se l’approprier, d’y projeter son propre désir, sa propre interprétation.

« Avec ‘À Condition d’Avoir Une Table Dans Un Jardin’, Gérard Watkins signe une pièce majeure, une nouvelle pierre angulaire dans une œuvre déjà foisonnante. La pièce avance une invitation à lever les yeux vers un ailleurs insondable. Il y a un autre effet du geste théâtral ; à ce regard que les protagonistes adressent à l’inconnu, répond un autre regard celui que pose le ciel au travers de cette brèche. Un ciel qui nous observe, témoin des convulsions d’un monde luttant contre ses propres démons. Un monde en quête de liberté, de sens… un monde où le théâtre sauve les âmes.


À CONDITION D’AVOIR UNE TABLE DANS UN JARDIN

Texte, mise en scène Gérard Watkins. Collaboration artistique Lola Roy. Lumières Anne Vaglio. Scénographie François Gauthier-Lafaye. Son François Vatin. Régie générale et régie lumières Julie Bardin. Travail vocal Jeanne-Sarah Deledicq. Avec Gaël Baron, Julie Denisse, David Gouhier Administration de production le petit bureau Virginie Hammel, Anna Brugnacchi. Production Perdita Ensemble et la Comédie de Saint-Etienne – CDN. Construction décor Atelier de la Comédie de Saint-Etienne – CDN. Avec le soutien des Laboratoires d’Aubervilliers et du Théâtre Gerard Philipe – CDN de Saint-Denis Remerciements Thibault Rossigneux, Le sens des mots, Binôme, Edmond Dounias, François Heim, Compagnie Balagan, Sylviane Fortuny et la compagnie pour ainsi dire.. Texte publié aux éditions Esse Que. La compagnie Perdita Ensemble est conventionnée par le ministère de la culture-DRAC Ile-de-France. contact@zef-bureau.fr

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