Au Théâtre de la Scala, jusqu’au 4 janvier 2026, se joue la pièce Peu importe, créée en juillet 2025 au festival d’Avignon, un texte inédit de Marius Von Mayenburg, né en 1972, l’un des auteurs allemands les plus réputés de sa génération, traduit et mis en scène par Robin Ormond.
Et si l’égalité, loin d’émanciper, avait sapé les fondements mêmes du désir ? Dans Peu importe, Robin Ormond met en scène l’impasse glacée d’un couple post-sexué, où la différence n’est plus qu’un souvenir et l’avenir, une répétition du même. L’amour ne survit, ni à la parité parfaite, ni aux injonctions jumelles du surmoi contemporain. À travers un dispositif en miroir et un décor saturé de cadeaux sans destinataire, la pièce explore la fatigue existentielle d’un monde sans altérité. Freud et Nietzsche planent sur ce théâtre d’après l’histoire. Rien ne changera plus.Tout restera comme ça, tel est le cauchemar.
Une tragi-comédie postmoderne où le seul avenir semble être la stagnation sociale et le seul refuge, un rire impuissant et désenchanté.
Simone occupe un poste important dans l’industrie automobile qui l’amène à partir fréquemment en déplacements ; tandis que son partenaire, Erik, traducteur et éditeur, s’occupe des enfants à la maison.
La pièce est construite comme un miroir inversé : changements de distribution des rôles genrés, variations infimes autour d’un même texte. Ce dispositif, simple et radical, interroge le cœur battant du malaise contemporain : l’égalité homme-femme mise en acte, loin d’avoir résolu les conflits du couple hétérosexuel, semble les avoir exacerbés. On a inversé les rôles, comme un jeu de travestissement. Simone porte tour à tour robe et pantalon. Mais, désormais, « tout restera comme ça ».
Tous deux constatent, avec amertume, que l’égalité au sein du couple et la réussite professionnelle, combinées à la famille, sont devenus inconciliables. Tous deux se sentent être devenus des « merdes », « merdiques », selon le mot de la pièce.
Simone revient avec un cadeau. Est-ce l’indice d’un sentiment de culpabilité ? La dispute, sans fin, s’enclenche sous les rires du public.
Aujourd’hui, les mêmes problématiques, les mêmes culpabilités, les mêmes injonctions sociales taraudent hommes et femmes dans un affrontement concurrentiel impitoyable et la mort du désir. Le surmoi masculin oblige désormais à la gestion quotidienne des enfants. Tandis que le surmoi féminin exige à la réussite professionnelle et à l’indépendance financière.
Simone et Erik pensaient incarner un couple d’avant-garde, ils ne peuvent que se confronter à leur échec, leurs sentiments d’insatisfaction, la stagnation et la fin de tout progrès que représente cette situation égalitaire. Celui qui s’absente dit à l’autre : « je te finance ». Chacun pense toujours qu’il serait mieux « ailleurs ».
La pièce a pour titre original « égal », la locution Peu importe scande le texte. Pas d’autre choix, face à l’impasse, que le retrait et le désengagement radical de ce qui pourrait affecter, inquiéter, faire souffrir. Qui va rester à la maison s’occuper des enfants ? Qui va partir pour développer sa carrière ? Peu importe. Fonction maternelle et fonction paternelle sont désormais ainsi définies, par la présence et par l’absence, indépendamment de qui a enfanté. La fonction paternelle s’incarne en celui dont on parle en son absence.
Le lien parent enfants se délite : « Dans quelques années de toute façon, ils ne voudront plus rien savoir de nous. Dans quelques années de toute façon personne ne voudra plus rien savoir de nous. Nous serons totalement « hors sujet » et mis au rebut. »
Pour les deux parents, les carrières sont empêchées, le ressentiment gronde, il faudra refuser la promotion pour ne pas s’éloigner des enfants, ni les forcer à déménager.
Erik/Simone sont traducteurs :
« – Il t’a prêté ses romans pour que tu les traduises mais ça reste toujours ses romans.– Il y a un livre écrit dans une langue et cette langue est une limite car elle n’est pas comprise partout. Alors, je prête ma langue à cette œuvre et permets le transfert. »
Ce serait, entre auteur et traducteur, la métaphore des fonctions maternelle et paternelle, entre lalalangue et langue sociale, désormais rabattues l’une sur l’autre, néantisées.
La pièce est présentée comme l’impasse du capitalisme. Elle est bien davantage l’impasse de l’égalité homme femme, le nivellement par le bas que cela opère sur l’humanité du fait de la fin de cette differenciation sexuelle du travail entre vie domestique et vie professionnelle autrefois en vigueur. Il n’y aurait dorénavant plus rien à espérer, plus rien à attendre.
Aucun des deux parents n’est en mesure de tracer sa « route dans l’histoire du monde ».
Chacun est menacé de devenir « hors-sujet ». Seul Manuel, le chef, accède aux plus hautes fonctions, mais à quel prix : « Au sommet, il y a Manuel et il n’a pas d’enfant, pas un seul. Il vit comme un moine. Il n’a même pas de femme. Si je dis que je ne viens plus en voyage d’affaires, alors, il prendra tout de suite une autre. Seuls les « égo-connards narcissiques », les « prêtres ascétiques » sont en mesure de réaliser leurs ambitions, de consentir aux sacrifices exigés par la société libérale mondialisée.
Le cauchemar : tout restera comme ça
« Avant, ce n’était pas un problème, tant que l’on pense que ça ira quelque part, tant que l’on pense que tout va changer. Alors le présent n’est pas un problème. Ça ne devient un problème que lorsque l’on se rend compte que ça restera comme ça. Rien ne changera plus. À partir de maintenant, tout restera comme c’est ça. C’est le cauchemar, tu sais, avant, tu disais toujours, on est l’avant-garde. »
La femme d’aujourd’hui ne veut plus se sacrifier professionnellement pour l’ascension de son époux, elle ne le peut plus du fait de l’instabilité de la famille. Les deux sont désormais hors- jeu. C’est l’avènement du dernier homme .
Le décor est fait d’un amas de cadeaux, fétiches interchangeables, métaphore d’une société qui ne sait plus faire de dons véritables. Dans la lignée de l’équation symbolique freudienne, fèces = cadeau = argent, le spectacle pointe une régression anale et narcissique. On faisait des cathédrales, on fait de la merde : ces montagnes de cadeaux jetables, objets de consommation, peut-être vides, sans destinataires. Ce qu’on pensait être un cadeau : la parité, la réussite, la liberté, est un emballage vide.
Timmi, leur fils, est à la puberté. Il saigne du nez. On lui met des tampons. La différence des sexes se réduirait aujourd’hui à l’endroit où l’on met les tampons, à l’endroit où cela saigne, du nez ou d’ailleurs, comme un déplacement anatomique des sexes, de la génitalité vers l’égo. Mais cette indifférenciation et cette indifférence ne sont pas neutres. Elles produisent une grande fatigue, un deuil sans fin de la hiérarchie, du tiers, de la limite. La pièce dénonce le leurre d’une égalité sans altérité. L’amour d’objet est miné par le repli narcissique, chacun est menacé de devenir sa « propre fin », détaché de l’obligation d’être « maillon d’une chaine ». La pièce montre l’impasse du couple contemporain qui se pensait d’avant-garde, désormais condamné à la stagnation sociale : les femmes ont perdu leurs prérogatives liées à leur pouvoir d’enfantement et les hommes, lorsqu’ils sont pères, sont mis « hors-jeu » de la compétition professionnelle. Dorénavant, seul le suicide, pour l’artiste, est d’avant-garde.
L’impasse du wokisme ?
Dans une célèbre lettre à sa fiancée Martha du 15 novembre 1883, s’interrogeant sur les capacités d’une femme mariée à gagner autant d’argent que son mari, Freud, visionnaire, anticipait : « Nous sommes d’accord je crois, toi et moi, pour estimer que la tenue du ménage, l’éducation des enfants et les soins à leur donner accaparent entièrement un être humain et excluent à peu près toute possibilité de gagner de l’argent. » Il est tout à fait impensable de vouloir lancer les femmes dans la lutte pour la vie à la manière des hommes. Devrais-je, par exemple, considérer ma douce et délicate chérie comme une concurrente ? »
L’effondrement historique du taux de natalité en Occident, qui a nécessité la mise en place en juillet 2025 d’un plan d’urgence par le gouvernement français, trouve peut-être dans cette pièce inédite, pépite que le metteur en scène Robin Ormond, a eu la très bonne idée de traduire et de mettre en scène, quelques clefs d’analyse.
À ne pas manquer jusqu’au 4 Janvier 2026 à La Scala.
Création française d’un texte inédit de Marius von Mayenburg publié à L’arche. Peu importe. Texte Marius von Mayenburg. Mise en scène et traduction Robin Ormond. Avec Marilyne Fontaine et Assane Timbo. Scénographie & lumières Manon Vergotte. Costumes Louise Digard.Création sonore Arthur Frick. Dramaturgie Laurent Muhleisen.
Vue le 5 juillet 2025 à la Scala Provence et le 12 octobre à La Scala Paris.


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