« Honda Romance » l’enterrement du wokisme vaut bien une messe

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La grande salle de l’Odéon (6ᵉ) accueille la performeuse Vimala Pons pour un spectacle chorégraphique, avare en mots, mais riche en propositions scéniques.

Avec Honda Romance, Vimala Pons poursuit son exploration du déséquilibre comme métaphore de notre époque, de notre monde saturé d’informations, vides. Entre performance circassienne, concert électro et méditation poétique, elle orchestre un ballet pour dix interprètes, au cœur de nos paradoxes contemporains. Sur scène, dix corps bigarrées en mouvement, dix âmes désarmées, ébranlées par le flux incessant du numérique, lessivée par la globalisation. Portée par la musique organique et tellurique de Rebeka Warrior et Tsirihaka Harrivel, la pièce déroule ses tableaux comme autant d’étapes d’un chemin initiatique — une marche vers une improbable messe d’espérance.

Aliénation aux réseaux sociaux

Le premier tableau s’ouvre sur un choc. Littéralement. L’héroïne se prend un satellite siglé Honda sur la tête — symbole tranchant d’un Internet omniprésent dont nul ne peut s’extraire. Le ton est donné : impossible d’échapper à la gravité numérique. Ce satellite tombé du ciel et des Clouds pèse sur le corps comme la data pèse sur nos consciences. Autour de la comédienne aux prises avec le spationef de communication, un public de curieux commente et filme sur des iPhone.

Le deuxième tableau ne rassure pas plus. La performeuse se débat dans une logorrhée de bribes de mots, des fragments de signifiants ponctués de gestes compulsifs. C’est la métaphore des réseaux sociaux — TikTok, Instagram — de ces morceaux choisis (par qui ?) de signifiants vides de sens. On y suffoque, percuté par des gifles d’air qui nous empêchent de fuir. Sous un ouragan de paroles confuses, sans destin ni adressage, la respiration devient la seule et maigre résistance.

L’apologie du même

Dans le troisième tableau, Vimala Pons pousse plus loin la satire. Elle s’aventure au cœur du wokisme radical, là où la différence, prétendument abolie, se mue en nouvelle norme par son propre effacement. Chacun répète les mêmes gestes, les mêmes grimaces, les mêmes postures. Tout est revendiqué dans une magnifique danse hypnotique de l’identique où la diversité s’est dissoute dans son propre progrès.

À cette apologie morose du même, le quatrième tableau prend des allures d’échappatoire. Certains, exténués par ce monde saturé de vide, tentent de s’en extraire dans un sursaut de violence — kalach en main, feuille de boucher brandie. Mais la révolte violente, elle aussi, se dissout dans le néant des réseaux sociaux.

L’accueil de l’inattendu

Vient enfin le lumineux final sous la forme d’une messe communautaire, fragile et bouleversante. Le fond de la grande salle de l’Odéon s’ouvre sur le monde extérieur : un appel à l’air libre, à une diversité courageusement et ouvertement réelle. Nous nous échappons vers un inattendu. Vers un anti-wokisme non pas idéologique, mais poétique, fait de hasard et de reconnaissance mutuelle. La musique s’élève, les corps s’apaisent : il resterait encore une espérance ? Celle d’un monde réenchanté par le mouvement, par la rencontre, par l’étonnement et son accueil.

Somptueux mais lassant

Le propos se révèle puissant et vertueux. La salle est heurtée par l’absurde qui, ici, prend les traits du réel et en fait jaillir les secousses. Reste une question : comment éviter l’ennui lorsqu’on s’attache à décrire les travers mélancoliques de notre époque ? Sombre, pessimiste, presque misanthropique, le geste de Vimala Pons fascine par sa beauté autant qu’il lasse par sa répétition — par une mise en espace d’un ressassement qu’il agit pourtant à dénoncer. Cet ennui, toutefois, la salle — jeune, vibrante, complice — y échappe. Les adolescents, surtout, reconnaissent dans ce désœuvrement un reflet d’eux-mêmes. La rigueur chorégraphique, la beauté plastique du dispositif et la présence humble, et délicate, de la performeuse finissent par emporter l’adhésion.

Il se trame quelque chose dans la grande salle de l’Odéon, théâtre de l’Europe. Gageons que le geste théâtral, ici, ne se contente pas de paraître, mais engendre du sens.


Honda Romance, texte et mise en scène Vimala Pons dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Avec  Sabianka Bencsik, Joseph Decange, Océane Deweirder, François Gardeil, Myriam Jarmache, Flor Paichard, Vimala Pons, Firoozeh Raeesdana, Vic Requier, Léa Trommenschlager. Vu à l’Odéon le 15 octobre 2025. Visuel Affiche.


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David Rofé-Sarfati est psychanalyste (Association Lacanienne Internationale, Espace Analytique) et fondateur de L’Autre Scène. Dans sa clinique, il reçoit à Paris 17e et développe une réflexion originale sur la psychanalyse du comédien et s’est spécialisé dans les enjeux psychiques de la PMA.

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