Projection du 12 Octobre 2025

LE REGARD QUI BAT. . .

C’est l’apport réciproque entre des cinéastes, leurs œuvres et des psychanalystes. Une fois par mois a lieu la projection d’un film suivie d’un débat entre spectateurs, cinéastes, psychanalystes, philosophes, historiens…

SYNOPSIS : Deux frères, un avocat matérialiste et un chirurgien idéaliste, se retrouvent régulièrement avec leurs épouses pour dîner dans un restaurant chic de Séoul. Lorsqu’une affaire criminelle qui les implique explose sur la scène médiatique, leur sens de la morale va être mis à l’épreuve.Jae-wan, un avocat riche, qui s’est remarié avec Ji-soo, jeune propriétaire d’une pâtisserie, et son frère cadet, Jae-gyoo, un médecin menant une vie bourgeoise aisée et moins riche avec son épouse, Yeon-kyeong, traductrice, se retrouvent à table à l’heure du dîner pour parler de l’internement de leur mère manifestement alzheimer… Les tensions sont manifestes. Pendant ce temps-là, leurs enfants respectifs, ont une soirée libre qui va virer au cauchemar extra-violent : ils tabassent à mort, sous le regard d’une caméra de surveillance, un SDF qui s’est trouvé sur leur passage.

« J’ai essayé de dépeindre la nature humaine qui se révèle lorsque des personnages dans leurs apparences parfaites se retrouvent dans des situations inattendues. Tous les acteurs ont pu fusionner avec leur rôle et faire preuve de leur jeu remarquable, j’en suis reconnaissant. » HUR JIN HO le réalisateur

Dans A Normal Family, deux frères se livrent à un duel idéologique qui excède le cadre moral pour atteindre le cœur de l’œdipien, un drame qui rappelle la rivalité d’Abel et Cain autour de l’amour de Dieu et de sa préférence supposé pour l’un des fils. Les deux frères s’affrontent autour d’un dilemme moral et juridique : faut-il défendre la loi telle qu’elle est, c’est-à-dire la loi judiciarisée du collectif ou suivre une justice privatisée, mais plus humaine ? L’un, avocat rigoureux, incarne la fidélité à la loi écrite, à l’ordre symbolique ; l’autre, médecin, défend la loi du cœur, celle de la compassion et du lien familial. Mais derrière cette opposition d’idées se cache une querelle plus profonde : celle d’un père absent dont chacun tente d’hériter à sa manière, un père mort révélé en creux par l’image de la grand-mère veuve réduit à un rôle d’observatrice muette et de témoin scopique.

Confusions

On le sait. Il n’y a jamais une seule loi, il n’y a jamais un seul père. On en voit cohabiter au moins trois en psychanalyse qui apparaissent à tour de rôle dans les séances : le père de l’Œdipe, celui du Totem et Tabou, le père du Moïse. Ils cohabitent. Là, il y a conflit, car chacun de ces pères, à travers les frères, tente de reprendre vie. L’un cherche à maintenir la Loi du Père, l’autre à la transgresser pour en fonder une nouvelle, une loi personnelle qui sauverait son fils. À tour de rôle, les frères font vaciller l’équilibre ; chacun devient pour l’autre une épreuve, un miroir déformant où le père fait retour. Un père absent, mais tout-puissant.

Un père se léve

Mais la fin renverse la scène : ce ne sont plus des frères qui s’affrontent. C’est un Père qui se lève (identification pleine et ultime) et qui, pour sauver son fils, tue son frère. Le duel se résout dans un retour du symbolique sous forme sacrificielle : le meurtre rétablit l’ordre de la filiation. Il tue son frère. L’assassinat rappelle la complicité coupable de l’avocat qui a habilement utilisé son talent pour innocenter un criminel. En effet, dans la scène d’ouverture, on assiste à la ruse du grand avocat qui sait déguiser un meurtre, en simple accident.

Ce passage du fraternel au paternel scelle le destin des deux frères : l’un devient un père, devient le Père, figure de justice et de vengeance, l’autre le frère sacrifié, un sacrifice d’autant plus facile qu’il n’est loin d’être innocent.

Ainsi, A Normal Family n’est pas seulement un drame moral, mais une méditation sur la circulation du Nom-du-Père, sur la façon dont la Loi, le désir et le meurtre s’articulent dans la constitution du lien familial. Le film met en scène la tentative impossible de faire tenir ensemble la Loi du Père et la loi du cœur — autrement dit, le réel du désir et le symbolique de la filiation. C’est là que le film prend toute sa portée contemporaine. Dans la famille postmoderne, la fonction paternelle vacille. Le Père n’est plus le porteur de la Loi, mais un partenaire parmi d’autres. Là où le Nom-du-Père se retire, la rivalité, la confusion des places et la logique du sacrifice réapparaissent.

Ainsi, A Normal Family met en scène la crise du symbolique : la difficulté de maintenir une Loi qui ne sait être pure, une Loi qui puisse encore dire quelque chose du désir. Les frères, chacun à sa manière, cherchent à réinventer un Père perdu. Véritable tragédie de l’époque.


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