Avec Deux Pianos, Arnaud Desplechin signe une œuvre inquiète, profondément poétique. Le personnage de Mathias Vogler (François Civil), pianiste virtuose revenu d’un long exil, pose la question centrale du film : comment accorder la passion et le quotidien, l’art et la vie, le désir et la filiation ?

L’amour et l’impossible articulation du quotidien

Comme souvent chez Desplechin, le film parle de l’amour comme discordance. Mathias retrouve Claude (Nadia Tereszkiewicz), amour ancien et mère d’un enfant dont la filiation reste trouble ; le sentiment amoureux se cogne au réel.

Deux Pianos met en scène la disjonction fondamentale entre l’élan et la durée, entre la scène du désir et celle de la répétition. Au sens musical comme au sens analytique. Autre chose : le film figure le débordement comme une impasse, un impossible à vivre.

La figure impossible du père

Le thème le plus vertigineux du film tient à la question irrésolue du père. Chez Mathias, la paternité n’est jamais assumée, parce que la position elle-même vacille. Le père (en disparaissant au début du film) n’existe plus, n’existe pas ; il est un point d’absence autour duquel tout s’organise. C’est dans une béance que s’engouffre le féminin : la mère, l’amante, la mentor sont autant de figures qui suppléent à la défaillance masculine. Le féminin se poste dans une toute puissance cruelle. Le père n’est plus celui qui nomme, mais celui qu’il faut repérer pour le suppléer. Desplechin filme cette suppléance.

L’agent interprété par Hippolyte Girardot est délicieux; il est notre représentant dans le film. Il observe amusé à ce qui advient. Conscience morale, il sait par avance que rien n’est plus irréfragable que la répétition des choses de la vie.

La musique comme métaphore du lien et du manque

Deux Pianos, c’est : deux instruments, deux voix, deux subjectivités cherchant l’accord sans jamais l’atteindre. Le piano devient métaphore du dialogue impossible entre l’homme et la femme, entre le père et l’enfant, entre le sujet et son double. La musique, comme l’amour, se joue à deux — mais toujours en décalage, toujours à contretemps. Seule respiration, éphémère et comme volée au destin : la rencontre sexuelle.

Une œuvre sur le ratage mais pas que …

Lz film est un grand film pour psychanalystes; il n’est pas une quête de vérité, mais un travail de l’entre-deux, du manque, du ratage. Au fond c’est un film de l’impossible : impossible d’aimer sans perdre, impossible d’être père sans vaciller, impossible de créer sans se soumettre et donc se briser un peu. Une voie/voix existe toutefois foncièrement optimiste (et Juive) celle de la transmission qui sauve de tous les ratages.

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