Défendre la fameuse pièce en deux actes du Prix Nobel irlandais relève toujours d’un défi : cette amère plaisanterie bouleverse autant qu’elle malmène. Et le rôle de Winnie est chargée de quelques-unes des légendes du théâtre francais. Dominique Valadié reprend le flambeau et impose sa vision singulière de l’univers beckettien. Le résultat, une réussite, est saisissant.

Il s’assit nombreux dans la salle du théâtre de la porte Saint-Martin, le public. Le noir tombe et le réveil sonne. Au retour de la lumière, les cœurs se serrent. Winnie, faussement désinvolte se met à parler et nous ignore. Ou presque, car le moment est collectif. Dominique Valadié habitera durant une heure et demi Winnie dans une évidence confondante. Son phrasé, ancré dans une vérité quasi quotidienne, parfois teinté d’accents populaires, contient une singularité qui n’appartient qu’à elle. Son interprétation couvre et découvre l’approche d’une fin acceptée, revendiquée même.
La comédienne tissera avec subtilité les fils de la dérision tout en projetant une humanité brute, fragile et bouleversante.

L’essence même de Beckett
L’intrigue est terrible. Winnie, femme ensevelie jusqu’à la taille puis jusqu’au cou dans un monticule de terre, nous plonge dans le désert d’une vie en suspens, où le temps s’écoule, jour après jour jusqu’au dernier, implacable.
Entre émotion à vif et cruauté, la pièce interroge le vide existentiel et ces “beaux jours” révolus qui demeurent l’unique repère. Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien de la nostalgie.
Il nous appartient de l’écrire : Dominique Valadié sublime ce monologue déchirant, où se mêlent tragédie et cocasserie dans une réalité qui évoque l’écriture de Henry Miller ou la pensée de Jankelevitch. C’est effectivement sublime.

Notre condition mortelle
Alain Françon sculpte ce huis clos où la chaleur écrasante du plateau s’oppose à la froideur lancinante des mots de Winnie. Winnie s’agrippe à ses réminiscences, égrenant sans relâche ses rituels et ses chimères, tandis que Willie, époux quasi-muet, se dissout dans son détachement. Le couple, écartelé entre présence et néant, fait face à l’inéluctable. Un revolver, toujours visible, évoque autant la mort que l’instinct de vie.
Dominique Valadié oscille entre l’éclat lumineux et la trivialité du grotesque. Des rires de conjuration traversent la salle. À chaque instant, la comédienne captive, suspend le souffle, émeut et bouleverse. Son jeu se fonde d’une quête d’absolu, et de sens au milieu d’ une existence pleine de répétitions, de certitudes et d’illusions.
Une nouvelle référence
La première grande création (en français) de la pièce fut en 1963 au Festival du Théâtre de Venise, dans une mise en scène de Roger Blin. Winnie est alors interprétée par Madeleine Renaud. Le rôle deviendra l’un des plus marquants de la carrière de Renaud, qu’elle jouera encore pendant plus de vingt ans. Après cette création de référence, la pièce entre durablement au répertoire français. Au fil des décennies, plusieurs grandes actrices françaises telle Catherine Frot s’approprient le rôle de Winnie. Ainsi récemment la proposition de Catherine Boulanger.

Françon et Valadié créent une nouvelle référence. Ils nous livrent une lecture vibrante de l’équation beckettienne ; la pièce au pessimisme radical devient moment de grâce théâtrale. L’équilibre instable entre fragilité humaine et force du verbe, invite à méditer sur ce qui constitue la véritable essence de la vie.
A ne pas rater.
De Samuel Beckett. Mise en scène Alain Françon. Avec Dominique Valadié et Alexandre Ruby. Dramaturgie Nicolas Doutey. Décor et costumes Jacques Gabel. Lumières Jean-Pascal Pracht. Maquillages coiffures Cécile Kretschmar. Assistant mise en scène Maxime Terlin. Vu le 4 décembre 2025 au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, crédit photos ®JeanLouisFernandez


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