Une femme seule sur scène. Une voix. Des robes étincelantes. Toute une vie de résistance.

Avec Rendez-vous with Marlene, Ute Lemper ne rend pas hommage à Marlène Dietrich : elle la convoque, la traverse, la ravive. Entre concert et pièce de théâtre, confession intime et cabaret politique, ce one-woman-show est un moment de grâce incandescent, un cri de liberté lancé depuis la République de Weimar jusqu’à nos nuits contemporaines.

Une apparition

Dès son entrée, Ute Lemper n’imite pas Marlène Dietrich. Elle l’incarne. Silhouette sculpturale, robes fendues, fourreaux moulants constellés de strass, chapeau melon, jambes offertes comme une arme de séduction massive : le look Marlène est là, souverain, précis, hypnotique. Mais ce qui saisit d’emblée, c’est autre chose : une liberté radicale, un refus viscéral de plier.

La scénographie est volontairement dépouillée et élégante : piano, contrebasse, violon. Une ambiance de cabaret berlinois des années 30, jeux de lumières feutrés, fumée imaginaire. Nous sommes à Berlin, avant la nuit. Dans cette République de Weimar où l’art, le désir et la pensée dansaient au bord du gouffre.

Une conversation avec la légende

Le spectacle s’articule autour d’une conversation téléphonique réelle, survenue en 1988, entre une Marlène Dietrich vieillissante, recluse avenue Montaigne, et une jeune Ute Lemper, tout juste sacrée par un Molière pour Cabaret.

« Tous les journaux écrivaient de moi la nouvelle Marlène. Elle était comme intouchable. Je l’appelais une femme du futur. »

Cette conversation devient le fil d’or du spectacle. Marlène parle d’amour, de chagrin, de style, de l’Allemagne, de l’exil. Et surtout de liberté. Celle qui coûte cher. Celle qui isole. Celle qui sauve.

Résister par amour de la liberté

Le fil conducteur de la soirée est limpide et bouleversant : résister au nazisme par amour de la liberté et par refus absolu des règles.

Marlène Dietrich n’a jamais été une résistante de slogans. Elle a résisté par son corps, par son accent, par ses choix. En refusant Hitler. En choisissant l’exil. En chantant pour les soldats alliés. En transformant Lili Marleen, chanson récupérée par la propagande nazie, en hymne mélancolique de la résistance.

Et lorsque Ute Lemper évoque le concert de Marlène Dietrich en Israël, en 1960, chantant en allemand devant les survivants, exilés de leur langue, quelque chose se noue dans la salle. L’allemand d’avant la Shoah. La langue volée, rendue.

L’amour absolu, l’amour impossible : Jean Gabin

Mais Marlène, c’est aussi l’amour. L’amour fou. Jean Gabin. L’amour de sa vie. Ute Lemper raconte cette passion comme une blessure ouverte. Deux monstres sacrés. Deux orgueils. Deux solitudes. Et puis la rupture. Le vide. Le rire perdu.

Comme Édith Piaf après la mort de Marcel Cerdan, Marlène ne rit plus vraiment après Gabin. Et quand

Ute Lemper interprète Ne me quitte pas de Jacques Brel, dans une version bouleversante, presque cruelle, tout se renverse :

« Ne me quitte pas… c’est moi qui t’ai quitté. »La salle retient son souffle. Le désespoir devient incandescent.

Chanter pour dire l’indicible

Les chansons, interprétées avec une intelligence dramatique rare, jalonnent le spectacle comme des balises émotionnelles :

Lili Marleen

Ne me quitte pas (Jacques Brel)

Que reste-t-il de nos amours

La Vie en rose, hommage à Édith Piaf, son immense et fragile amie, son petit oiseau.

Just a Gigolo

Chaque chanson est une scène, chaque scène un fragment de vie. Ute Lemper joue la vamp, la femme fatale, la séductrice aux mille amants, mais aussi l’artiste vieillissante, recluse, blessée, lucide. Autodérision, jeux de jambes, sensualité ironique : Marlène jusqu’au bout.

Une femme du futur

Ce qui frappe, ce qui bouleverse, c’est que Marlène Dietrich apparaît ici comme une femme du futur. Bisexuelle assumée. Androgyne. Libre. Scandaleuse. Avant-gardiste. Icône queer avant l’heure. Refusant les assignations, les patries, les carcans. Ute Lemper, immense artiste, est la seule aujourd’hui capable de porter cet héritage sans le figer. Elle ne muséifie pas Marlène. Elle la rend dangereusement vivante.

Un moment de magie

Rendez-vous with Marlene est un moment suspendu, hors du temps. Un voyage dans un cabaret berlinois des années trente. Un acte d’amour et de résistance. Un spectacle entre concert et théâtre, porté par un public enthousiaste, debout, reconnaissant.

Il ne reste que deux dates. Ce soir 17 décembre et demain 18 décembre.

Il faut s’y précipiter. Vraiment.

Parce que Marlène Dietrich n’est pas un mythe du passé. Parce que la liberté n’a jamais été aussi urgente.

Vu le 16 décembre 2025

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