Théâtre de la reine blanche du 22 janvier au 29 mars 2026. Un bord plateau l’autre Scène (.org) aura lieu le samedi 14 février.
Une femme face au vol de sa découverte.
La pièce écrite par Elisabeth Bouchaud (physicienne, comédienne, auteure) est sobre et puissante, elle est le quatrième épisode des fabuleuses (EXIL INTÉRIEUR sur Lise Meitner et la fission nucléaire, PRIX NO’BELL
Jocelyn Bell et la découverte des pulsars, L’AFFAIRE ROSALINDFRANKLIN
Rosalind Franklin et la structure en double hélice de l’ADN) ; elle se situe au delà du manifeste politique et interroge les ressorts psychiques du renoncement féminin.
Et il y aura eu cinquante années d’effacement, cinquante années durant lesquelles cette femme accomplie, brillante, ne se plaindra jamais.
La scène s’ouvre sur un faux départ. Alors qu’elle s’installe, des huissiers font irruption, installent des micros avec brutalité. La conférence de la découvreuse, sous la menace dune constatation d’huissiers et d’une plainte à venir, n’aura pas lieu. Marthe Gautier se retrouve seule dans un espace vide et nu, sous les lumières de service. Cette scène inaugurale, effrayante, résume le drame : une parole confisquée, une légitimité niée.
L’énigme d’un renoncement
Au cœur de cette pièce se loge cette question vertigineuse : comment comprendre qu’une femme ayant fait une découverte majeure – l’origine chromosomique de la trisomie 21 – se soit tue pendant un demi-siècle ? Marthe Gautier, interne des hôpitaux à 25 ans (l’une des deux seules femmes sur quatre-vingts étudiants), formée aux techniques de pointe à Harvard, pionnière de la culture cellulaire en France, voit son travail volé par Jérôme Lejeune qui ne lui rendra jamais ses lames ni ses photos. Et elle ne dit rien. Elle « tourne la page », retourne à la cardiologie pédiatrique, ses « premières amours ».
Ce silence étrange ne l’est pas tant, il n’est pas une anomalie dans le parcours des femmes scientifiques. Nous vivons dans un monde où les hommes s’entre-tuent et où les femmes pardonnent.
Lise Meitner, Jocelyn Bell, Rosalind Franklin : toutes ont accepté leur effacement, toutes ont pardonné. Mais pourquoi ?
La mascarade du renoncement
La réponse se trouve dans la puissance sociale du patriarcat multi millénaire mais aussi peut-être dans le concept de « mascarade féminine » développé par Joan Rivière en 1929 et repris par Lacan. Rivière décrit le cas d’une femme accomplie – mariage heureux, sexualité épanouie, brillante carrière professionnelle – qui, après chaque succès public, est saisie d’angoisse et adopte de manière compulsive des attitudes de « petite fille séductrice ». Ce symptôme vise, selon elle, à « empêcher une rétorsion » : la femme qui a « dépassé » son père dans le registre phallique de la réussite intellectuelle doit expier cette transgression imaginaire.
Marthe Gautier semble prisonnière d’un mécanisme similaire. Femme d’exception dans un monde d’hommes, elle a osé franchir toutes les barrières : devenir médecin quand les femmes ne l’étaient pas, se former aux États-Unis, maîtriser une technique que personne en France ne possédait, faire une découverte scientifique majeure. Chaque étape constitue une transgression courageuse de l’ordre établi, un « dépassement » du père symbolique incarné par Turpin, par Lejeune, par l’institution médicale masculine. Chaque étape la rapproche de son accord pour l’effacement,
La peur du châtiment
La mascarade féminine – qu’elle prenne la forme d’attitudes séductrices chez la patiente de Rivière ou de silence et d’effacement chez Marthe Gautier – fonctionne comme une protection devant une punition fantasmée mais redoutable. Le texte de Rivière insiste sur un point : sous la recherche de réassurance se cache « le souci d’éviter châtiment et rétorsion de la part des hommes ».
Quand Turpin, sourd aux compétences de Marthe (« Je ne crois pas que ce soit très compliqué »), ne l’entend pas parler (« Quoi ? Qui a parlé ? Parlez plus fort, s’il vous plaît ! »), il actualise cette menace d’invisibilisation. Le vol des lames par Lejeune, la présentation de la découverte comme étant la sienne, les huissiers de la Fondation Lejeune cinquante ans plus tard : autant de « rétorsions » qui valident la peur originelle.
Le « pas-toute » dans la réussite
Lacan développe l’idée que la femme est « pas-toute » dans la généralisation phallique – elle ne peut se réduire à la logique du pouvoir et de la reconnaissance sociale. Le symptôme de la patiente de Rivière, comme le silence de Marthe Gautier, serait ainsi une façon inconsciente d’affirmer : « Je ne suis pas toute dans cette réussite masculine, il me faut maintenir un reste, un manque, pour rester femme. » Déficit de legitimité.
Ce « reste » prend chez Marthe la forme d’un effacement consenti. En renonçant à revendiquer sa découverte, en « pardonnant », elle se conforme à une féminité qui exige le sacrifice de l’ambition au profit de la loi symbolique.
Elisabeth Bouchaud : les hommes qui ont croisé le chemin de ces femmes ne sont pas mauvais, ils sont englués, comme les femmes elles-mêmes, dans un système qui met ces dernières à l’écart.
Un dispositif scénique qui matérialise l’exclusion
Julie Timmerman signe une mise en scène solide et parlante cependant que d’une sobriété qui rompt avec ses créations précédentes (Un Démocrate, Bananas and kings). Le plateau devient le lieu même de cette exclusion symbolique, le lieu d’une absence. Son dispositif repose sur une estrade centrale – espace de pouvoir et de légitimité – dont Marthe est d’emblée chassée lors de la scène inaugurale.
La scénographie de Luca Antonucci, clinique, évoque à la fois le laboratoire scientifique et « la chambre mentale d’une femme hantée par le souvenir d’une parole tue ». Deux rectangles de verre suspendus – évocation des lames de microscope – deviennent les témoins muets d’un travail spolié. Les lumières de Philippe Sazerat accompagnent ces transitions : blanches, crues, lorsqu’elle est confrontée au monde scientifique masculin, plus douces et organiques dans les moments de solitude, d’introspection ou de résistance.
Des interprètes d’une puissance rare
Marie-Christine Barrault incarne une Marthe Gautier agée avec une force d’interprétation stupéfiante. Sans pathos, elle donne chair à cette intelligence bafouée, à cette colère contenue – mais aussi à ce renoncement incompréhensible. Sa présence magnétique transforme chaque silence en énigme psychique. Barrault ne joue pas la victime, elle révèle la complexité d’un mécanisme inconscient qui dépasse la simple soumission. C’est subtil.
Face à elle, Marie Toscan (qui est sa petite-fille, dans une transmission réelle entre deux générations d’actrices) compose une jeune Marthe vibrante d’ambition et de rigueur scientifique, habitée d’une énergie farouche. Le contraste entre cette assurance professionnelle et l’effacement futur rend la situation troublante. La comédienne porte cette équation avec une intensité remarquable.
Matila Malliarakis campe un Jérôme Lejeune d’une justesse inquiétante – non un monstre mais un homme qui profite d’une opportunité sans mesurer (ou en refusant de mesurer!) la violence de son appropriation. Son interprétation est d’une retenue glaçante.
Mathieu Desfemmes est à son habitude, époustouflant de vérité. Il compose avec une précision rare plusieurs figures, dont un Raymond Turpin dont le paternalisme bienveillant participe du même système d’exclusion.
Le point de bascule : quand la mascarade devient piège
Le moment culminant survient lorsque Lejeune rencontre le pape Jean-Paul II. Un tapis rouge divisé le plateau – évocation du Vatican mais aussi « traînée de sang des femmes luttant pour le droit à l’avortement ». Cette scène annonce un paradoxe cruel : le découvreur autoproclamé se retrouve à la tête du mouvement anti-IVG « Laissez-les vivre », et c’est armé de la découverte volée à une femme qu’il vient combattre les droits des femmes.
Le silence de Marthe devient tragédie. En renonçant à revendiquer sa paternité (maternité) scientifique, elle aura permis à son travail de servir à opprimer d’autres femmes. La culpabilité imaginaire se renforce d’une culpabilité réelle : celle de n’avoir pas empêché cette dérive.
Cinquante ans pour rompre le sortilège
Il aura fallu cinquante ans, les excès de la Fondation Jérôme Lejeune, et la pression de ses amis et anciens collègues pour que Marthe se décide à parler. L’irruption des huissiers en 2014, tentant de la faire taire une fois de plus, brisera le mécanisme de la mascarade.
Elisabeth Bouchaud l’écrit : Imaginer la fragile Marthe Gautier reprendre le train de Bordeaux à Paris parce que les organisateurs des ‘Assises mondiales de la génétique’ ont été impressionnés par les huissiers de la Fondation pour lui interdire de parler, et même d’accéder à l’amphithéâtre, me donnait envie de pleurer.
Un final qui déjoue la mascarade
Le spectacle s’achève sur ce qui aurait dû être son commencement : Marthe Gautier monte sur le plateau, sur l’estrade, prend la parole. « La femme empêchée peut parler. En montant sur le plateau, espace de légitimité phallique , Marthe affirme qu’elle peut être « toute » dans sa réussite scientifique sans cesser d’être femme.
Un théâtre de réparation psychique
L’interprétation en finesse de Marie Christine Barrault révèle les ressorts psychiques profonds qui font que les femmes, même les plus brillantes, même les plus accomplies, renoncent à revendiquer ce qui leur revient.
En donnant à voir ce renoncement comme symptôme plutôt que comme fatalité, Bouchaud et Timmerman ouvrent la voie à une époque nouvelle, celle où les femmes refuseront la mascarade et affirmeront leur droit à exister dans le registre du savoir et du pouvoir.
Entre-temps, le combat pour la reconnaissance des femmes scientifiques est loin d’être achevé.
La Découvreuse oubliée, texte d’Élisabeth Bouchaud, mise en scène de Julie Timmerman. Avec Marie-Christine Barrault, Marie Toscan, Matila Malliarakis, Mathieu Desfemmes. Théâtre La Reine Blanche, Paris 18e. Du 22 janvier au 29 mars. Durée : 1h15. Vu le 22 janvier 2026.



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