La magicienne sicilienne réinvente Molière

Emma Dante n’en est pas à son coup d’essai dans l’art de bousculer les codes du théâtre européen. Artiste protéiforme née à Palerme en 1967, elle a fondé sa compagnie Sud Costa Occidentale dans les années 1990, imposant une signature artistique reconnaissable entre mille : un théâtre viscéral, physique, où le corps devient langage et la scène un ring d’affects. La voici qui s’attaque à l’institution par excellence du théâtre français, la Comédie-Française, pour y déposer sa bombe poétique.

Une traduction, non une adaptation

Attention : ce que propose Emma Dante n’est pas une énième adaptation des Femmes savantes. C’est une authentique traduction – au sens le plus radical du terme. Car la metteuse en scène sicilienne a inventé, au fil de sa carrière, une véritable langue de la scène, faite de pantomime exacerbée, de grimaces expressionnistes, de cris gutturaux, de danses folles, de gestuelles inconnues ou de silences assourdissants.

Chez Emma Dante, le texte de Molière devient partition corporelle, matière plastique. Les alexandrins se déforment, s’étirent, se cristallisent en tableaux vivants d’une puissance sidérante. C’est du Molière passé au tamis d’une vision du monde sicilienne, méditerranéenne, solaire … et violente.

Une mise en scène de chocs esthétiques

Le spectacle se construit comme une succession de chocs d’émerveillement. Dès les premières minutes, on est happé par une scénographie qui refuse toute demi-mesure . Des murs qui pivotent, qui se recouvrent de fleurs, Dante orchestre un festival de l’inattendu qui tient autant du cirque baroque que de l’installation contemporaine.

Cette esthétique du choc n’est jamais gratuite. Chaque trouvaille scénographique ouvre une brèche dans notre perception de ces femmes savantes. On rit, on sursaute, on reste bouche bée – et c’est précisément dans ces moments de sidération que la pensée s’éveille.

Une direction d’acteurs révélatrice

Emma Dante a réinventé les comédiens de la Comédie-Française. Sa direction d’acteurs, intrusive jusqu’à l’impudeur, arrache les sociétaires à leurs habitudes, à leurs réflexes, à leur confort interprétatif.

Éric Génovèse, Gaël Kamilindi,Sefa Yeboah, Edith Proust, Aymeline Alix, Charlotte Van Bervesselès, tous sont méconnaissables, en même que si fidéles à leur immense talent. Elsa Lepoivre et Jennifer Decker  défendent un duo Philaminte-Armande qui atteint des sommets de justesse déjantée.

Et que dire de Stéphane Stocker, bourgeois dépassé par les événements; d’Éric Génovèse, son frère attaché à participer de la fête ; ou encore de Stéphane Varupenne en Trissotin, ridicule et pédant ? À peine reconnaissables, ils déploient leur immense talent avec une liberté renouvelée. On les redécouvre comme si c’était la première fois. Épatant.

Une traduction féministe post-#MeToo

Au-delà de la prouesse formelle, c’est bien sur le plan politique que cette mise en scène opère sa révolution la plus profonde. Sous la plume invisible d’Emma Dante, Les Femmes savantes perd en misogynie ce qu’elle gagne en manifeste féministe.

Le texte de Molière, souvent lu comme une satire des femmes prétendant à l’érudition, se métamorphose ici en un cri de révolte contre l’ordre patriarcal. Les savantes ne sont plus ridicules – elles sont sublimes, puissantes, débordantes d’une énergie vitale que les hommes, minables, tentent vainement de brider.

La satire change de cible : ce n’est plus l’intelligence féminine qui est moquée, mais bien la médiocrité masculine qui prétend la contenir. C’est Hilarant.

Dans cette lecture post-#MeToo, chaque réplique résonne différemment. Le personnage de Chrysale, avec son désir de remettre les femmes à leur place, devient l’incarnation grotesque d’un monde révolu. Les femmes, elles, rayonnent d’une dignité nouvelle. Leur savoir n’est plus ridicule – il est leur force, leur arme, leur liberté.

Très beau, très drôle, et totalement merveilleux

La pièce est radicalement contemporaine tout en servant magnifiquement Molière. La fidélité au texte passe par une trahison apparente. Au final, le spectacle est tout à la fois : très beau, avec une esthétique soignée jusqu’au moindre détail ; très drôle, d’un comique gestuel qui fait exploser la salle de rires ; et tout simplement merveilleux, au sens où il réenchante notre rapport au théâtre classique.


Les Femmes savantes de Molière, mise en scène Emma Dante à la Comédie-Française – au Rond Point. Scénographie et costumes : Vanessa Sannino. Lumières : Cristian Zucaro. Collaboration artistique : Rémi Boissy.Assistanat à la scénographie : Ninon Le Chevalier. Assistanat aux costumes : Marion Duvinage. Éric Génovèse – Ariste, frère de Chrysale. Laurent Stocker – Chrysale, bon bourgeois. Elsa Lepoivre – Philaminte, femme de Chrysale. Stéphane Varupenne – Trissotin, bel esprit. Jennifer Decker – Armande, fille de Chrysale et de Philaminte.Gaël Kamilindi – Clitandre, amant d’Henriette. Sefa Yeboah – Vadius, savant et le Notaire. Edith Proust – Henriette, fille de Chrysale et de Philaminte. Aymeline Alix – Bélise, sœur de Chrysale. Charlotte Van Bervesselès – Martine, servante. Diego Andres – L’Épine, laquais de Trissotin et Serviteur. Hippolyte Orillard – Serviteur. Alessandro Sanna – Julien, valet de Vadius et Serviteur. Sabino Civilleri – Serviteur. Crédit Photos ©Christophe Raynaud de Lage. Vu le 17 janvier 2026 Au théâtre du Rond Point.

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