Membre de la Comédie-Française depuis 2021 et plume remarquée à la dernière rentrée littéraire avec son roman plusieurs fois primé, Avale (Grasset), Séphora Pondi s’empare pour sa première mise en scène au Français d’une pièce de l’Australien Lachlan Philpott, L’Aire poids lourds (rebaptisée Bestioles), pour nous projeter dans la vie fracassée de trois adolescentes. Le résultat ? Une proposition aussi saturée que l’intrigue elle-même, qui refuse toute complaisance pour nous laisser face au vide sidérant de l’horreur.
Dans cette histoire, il y a bien plus de deux versions
Tout commence par une grande rixe. On nous avertit d’emblée : « Dans cette histoire d’aire poids lourds il y a bien plus de deux versions ». Le ton, enflammé est donné. En mini scènes et flashbacks entrecoupés, dans des cabinets médicaux austères ou devant leurs miroirs de chambre girly, trois adolescentes de 14 ans sous nos yeux quittent les sentiers enchantés des BF, best friends. Pour découvrir le débordement de celles qui découvrent la liberté et le potentiel du monde des adultes sans renoncer encore à la toute puissance de l’enfance.
« Bee » (la Queen B, reine des abeilles) et Ellie – l’une meneuse magnétique, l’autre discrète et marquée par un abus d’enfance – se sont séparées du troisième membre du trio, Freya, d’origine indienne en voie d’émancipation d’avec sa culture familiale. Avant la cassure, elles ont testé ensemble le pouvoir magnétique de leurs corps en mutation sur des chauffeurs poids-lourds d’une aire d’autoroute. Sous des témoignages fragmentés et des silences lourds de ce débordement, pointe l’universelle angoisse de la pré-adolescence.
Une esthétique body horror assumée
Séphora Pondi, après avoir dirigé une lecture remarquée de ce texte au Vieux-Colombier (élue coup de cœur du public), livre ici une mise en scène résolument saturée : sons d’insectes qui grésillent, flashbacks multipliés, lumières néons fuchsia et cliniques, répliques qui fusent à la vitesse d’une nuée volatile. Tout ici évoque le body horror revendiqué par la metteuse en scène, férue de cinéma de genre (Cronenberg, Ducournau). Les corps adolescents deviennent des bestioles au microscope : on les observe muer, se débattre, se contaminer.
Et c’est là l’une des grandes forces du spectacle : Pondi refuse toute récupération moralisatrice ou injonction woke. Pas de leçon assénée, pas de rédemption facile, pas de condamnation univoque. La pièce ne cherche ni à expliquer ni à résoudre, elle montre. Elle restitue toute la crudité, le « décivilisé » que traversent ces pré-adolescentes, et elle raconte le moment de bascule. Les personnages ne sont ni victimes passives ni héroïnes tragiques : ce sont des couteaux plantés dans la réalité, pour reprendre les mots de Murielle Joudet sur Catherine Breillat.
Des comédiennes ultra-généreuses
Léa Lopez (Bee), Marie Oppert (Ellie) et Mélissa Polonie (Freya) sont tout simplement exceptionnelles. Elles portent leurs personnages avec une générosité physique et émotionnelle totale, passant de la vitalité juvénile exacerbée à la fragilité la plus émouvante. Charlie Fabert incarne tous les garçons et hommes du récit avec une justesse troublante. Sara Valeri complète brillamment la distribution en donnant voix aux femmes adultes – psychologue, médecin, professeure – qui désemparées, tentent maladroitement de rattraper ces jeunes filles en chute libre.
La scénographie de Nina Coulais joue sur les contrastes : entre pop acidulé et clinique austère, entre chambre girly et terrain vague. Les costumes de Gwladys Duthil ancrent les personnages quelque part entre les années 1980 et aujourd’hui, dans un présent éternel de l’adolescence. La bande-son de Matéo Esnault – urbaine, grésillante – achève de créer ce climat « muqueux » dont parle Pondi.
Le vide cognitif de l’horreur
Le spectacle est un ovni qu’il faut aller découvrrir. Il hérite aussi des limites de sa si grande audace : en abusant volontairement de tout – flashbacks, saturation sonore et visuelle, fragmentation narrative –, Pondi nous laisse face au vide. Au vide cognitif de l’horreur ordinaire, à la vacuité de cet instant de vie suspendu, on ne comprend rien. On ne peut qu’observer sans expliquer ce qui s’est passé dans ces têtes adolescentes. Vertueux mais malaisant.
Parce elle refuse de nous faciliter la tâche, refuse le pathos consolateur ou l’explication psychologisante rassurante, Bestioles est une pièce coup de poing qui ne cicatrise rien. Qui, éclairée, ne propose rien. Elle est un geste d’une rare radicalité. Une radicalité artistique qui refuse d’en appeler à cette radicalité politique qui gangréne nos sociétes. Le final, en forme de boite à musique, conclut sur l’absence d’intentionialité, l’inconscient agit par des fils invisibles. C’est précieux.
Bestioles de Lachlan Philpott. Mise en scène : Séphora Pondi. Avec Marie Oppert, Léa Lopez, Charlie Fabert, Mélissa Polonie et Sara Valeri. Au Studio-Théâtre de la Comédie-Française. Jusqu’au 1er mars 2026. Crédit Photos. , vu le 31 janvier 2026.



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