Oser l’alexandrin en 2026 relève du défi – surtout lorsqu’il s’agit de raconter une passion homosexuelle dans la Prusse de 1730. Jean-Marie Besset s’y attaque pour narrer l’histoire tragique du jeune prince Frédéric et de l’officier Hans-Hermann von Katte, écrasés par la violence d’un père despote : le Roi-Sergent Frédéric-Guillaume.
Une tragédie en vers qui fait trembler les murs
En cinq actes et en alexandrins, l’auteur convoque les codes du Grand Siècle pour raconter une histoire d’amour interdit, celle du futur Frédéric II de Prusse et de l’officier Hans-Hermann von Katte, brisée par la violence patriarcale incarnée par le Roi-Sergent Frédéric-Guillaume.
Frédéric-Guillaume, campé avec puissance et panache par Philippe Girard, incarne la Loi dans ce qu’elle a de plus brutal : interdiction de la sensibilité (le prince aime les arts, la musique, la philosophie), interdiction de la féminité (il méprise son épouse et sa fille), et surtout, interdiction du désir homosexuel.

Le meurtre du désir
En faisant exécuter Katte sous les yeux de son fils, le Roi ne se contente pas de tuer un homme : il procède à une castration symbolique, cherchant à annihiler la possibilité même du désir désigné comme non conforme.
Nemo Schiffman (Frédéric) et Tom Mercier (Katte) portent ce désir avec une grâce qui transcende l’époque. Leur relation, traitée avec une délicatesse qui jamais ne verse dans la pudibonderie, figure le caractère universel et intemporel de l’amour homosexuel. La mise en scène de la si talentueuse Frédérique Lazarini, sobre et précise, évite le piège de la victimisation : ces deux jeunes hommes sont des amants magnifiques broyés par l’Histoire.
Ce romantisme noir, servi par des lumières signées Didier Brun qui sculptent les corps dans l’ombre et la clarté, rappelle que le théâtre classique a toujours été le lieu des passions interdites – on pense à Phèdre.

Les femmes, otages du même système
Odile Cohen (la Reine) et Marion Lahmer (la Princesse Mine) habitent avec justesse ces femmes prises au piège d’un ordre patriarcal implacable. Besset raconte avec finesse que l’homophobie et la misogynie procèdent d’une même logique. La célébration de la virilité qui cache la terreur du féminin. Les costumes somptueux d’Emmanuel Courau et Laurence Cucchiarini finissent de soutenir cette célébration.
Stéphane Valensi, formidable en ministre Seckendorff, compose un personnage ambigu – fidèle serviteur ou complice retors ? – qui en créant une zone grise raconte l’ambiguité des êtres et des âmes.

L’homosexualité n’est pas une invention contemporaine, et sa répression non plus.
La pièce est un immense plaisir théâtral. Ce qui frappe dans Katte, c’est le refus de la leçon moralisatrice. Besset n’instrumentalise pas son sujet. L’œuvre, par son classicisme assumé, déjoue les pièges du militantisme pour mieux imposer l’évidence : l’amour homosexuel a toujours existé, et il a toujours été réprimé par le pouvoirs et ses structures.
KATTE. Jusqu’au 8 mars 2026. Théâtre de l’Épée de Bois – Cartoucherie
Jeudi, vendredi, samedi à 21h – Dimanche à 16h30. Photos ©Marc Ginot vu le 9 février 2026.


Laisser un commentaire