Il faut d’abord parler d’eux. De ce couple qui avance à petits pas sur le plateau et qui parvient, par la seule grâce de leur présence, à suspendre le temps. Christine Murillo et Jean-Pierre Darroussin composent un duo d’une justesse poignante, capables de faire exister en un regard, en un silence, en une hésitation, toute la densité d’une vie partagée. On croit à ce couple d’octogénaires suspendu dans l’espace et dans le temps. On le reconnaît. On l’aime presque aussitôt.

Et quand surgit ce fils de quarante cinq ans que les deux vieillards ne semblaient plus attendre, quelque chose se noue dans la salle. Mais voilà. Le texte …


Grumberg, auteur majeur, auteur qui a su dans d’autres œuvres toucher à l’essentiel avec une économie de moyens qui forçait l’admiration, semble ici se contenter du premier degré. Dans le couloir — entendez : le couloir de la mort, celui qui mène à la disparition, à l’effacement progressif — est une idée forte. On attendait la fêlure sous le vaudeville, l’abîme sous le gag. On attendait que le rire se retourne contre nous. On pense à Beckett, on pense aussi à qui a peur de Virginia Woolf. Mais nos associations mentales chutent vite.


Quelque chose advient parfois. Cette réplique, lancée comme une balle perdue — « Où vas-tu ? Gémir ! » — dit en trois mots tout ce que la pièce aurait porter de meilleur : la tendresse cruelle, l’humour dernier rempart contre l’angoisse, la vie célébrée jusque dans la plainte.


Mais ces éclairs ne suffisent pas à racheter les facilités. Les blagues du sonotone et de l’appareil dentaire, si elles déclenchent quelques sourires dans la salle, sentent trop le déjà-vu , le sketch de fin de repas. Ce ne sont pas de mauvaises blagues — elles ont leur efficacité mécanique — mais elles ne font pas théâtre.


Darroussin est tout entier dans la maîtrise. On mesure à chaque réplique l’étendue de son art, cette façon qu’il a de glisser une note grave sous l’apparente légèreté, de laisser passer une ombre sur son visage. Murillo lui répond avec précision. Il y a dans leurs échanges, parfois, quelque chose qui échappe au texte et qui dit davantage que le texte. C’est précisément cela qui frustre. On sent que ces deux là pourraient nous dévaster si seulement les mots étaient plus capables de le faire.


Charles Tordjman dirige tout cela avec une sensibilité et un talent évidents. La direction d’acteurs est irréprochable. On sort du Théâtre Hébertot avec ce sentiment légèrement mélancolique d’avoir frôlé quelque chose d’immense — et de n’y avoir été conduit qu’à mi-chemin.


Dans le couloir, de Jean-Claude Grumberg — avec Christine Murillo et Jean-Pierre Darroussin — mise en scène : Charles Tordjman — Théâtre Hébertot, Paris, crédit photos ©Bernard-RICHEBE. vu le 11 février 2026.

Soyez le premier à lire nos critiques et contributions

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur L'Autre Scène (.ORG)

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture