Un coup de poing dans l’estomac qui, au lieu de vous plier en deux, vous redresse. Une rave party de la résistance. Un manifeste qui ose encore croire que nous danserons tous ensemble.

Il y a des spectacles qui nous traversent et d’autres qui nous percutent. Celui-ci fait les deux. On entre dans la salle du Théâtre 14 sans se douter que l’on va en ressortir le corps légèrement différent — ébranlé, certes, mais debout. Debout et désireux.

Le coup de poing qui relève

Dès les premières minutes, Anne Conti impose une présence qui dépasse le théâtre. Elle est là, dans des décombres — un mur de parpaings écroulé, des pans de placo éclatés, un vieux sommier gisant comme la mémoire d’un monde défait. Elle n’entre pas en scène : elle émerge du désastre. Et quand les mots de Virginie Despentes commencent à tomber, on comprend que ce n’est pas une représentation. C’est une convocation.

Le texte de Despentes — né lors du séminaire Corps révolutionnaires de Paul B. Preciado au Centre Pompidou en octobre 2020, encore inédit à ce jour — est un manifeste brut qui interroge la soumission, la frontière, la liberté et l’enfermement. C’est une prose punk taillée pour l’oralité et habitée d’une humanité profonde.

Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure. Virginie Despentes

Anne Conti porte cette parole avec une conviction qui confine au sacrifice. Elle n’interprète pas Despentes : elle se noie dans Despentes, une guerrière de la paix qui alerte sans jamais sermoner. Avec une rage douce. Avec une douceur radicale.

Le bon côté du wokisme, ou l’optimisme comme acte révolutionnaire

Soyons honnêtes : ce spectacle est une pièce woke. Elle assume le capitalisme comme violence, le patriarcat comme prison, le colonialisme comme crime contre l’humanité. Elle célèbre la circulation des corps libres, l’interdépendance des libertés. Elle appelle à l’abolition des dominations. Il y a quelque chose de presque naïf dans cette pièce — et c’est précisément ce qui la rend extraordinaire. Elle ose croire que l’histoire peut bifurquer, que les ruines peuvent devenir des fondations.

La scénographie : construire sur les ruines

La mise en scène d’Anne Conti, avec la complicité de Phia Ménard, est un organisme vivant qui évolue sous nos yeux. Les parpaings du début — symboles d’un monde effondré — se transforment progressivement en fondations d’un autre édifice.

La projection de Cléo Sarrazin — dessins en mouvement, ramifications de la vie dans la chair et la terre — et les lumières élégantes et puissantes de Laurent Fallot achèvent de faire de ce spectacle une expérience totale.

Abolir l’instinct de mort — la rave party comme politique

La pièce (voici sa vertu alors que le théâtre contemporain est trop souvent fasciné par sa propre désillusion) veut abolir l’instinct de mort. Par une expérience émotive, grâce à une musique qui transforme le plateau en quelque chose qui semble une rave party. Rémy Chatton au violoncelle et à la guitare, Vincent Le Noan créent une pulsation qui nous synchronise avec les mots de Despentes. C’est joyeux, c’est volontaire, c’est physique. On ne résiste pas à ce rythme-là au sein duquel trois berceuses qu’Anne Conti chante en arménien, en inuit, en ladino (judéo-espagnol) sont merveilleuses respirations. Surgit la mémoire d’une autre rave party, celle du 7 octobre 2023 . Des corps dansants devenus des cibles. Une otage l’annoncait à sa libération, avec une espérance désarmante : We will dance again.

Allez-y, laissez-vous contaminer

Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer est une pièce rare car traversée par une croyance sincère. Anne Conti défend les mots de Despentes avec une conviction si totale, si incarnée, qu’elle finit par nous la transmettre.

We will dance again! Nous danserons tous encore. Despentes et Conti ajoutent tous ensemble.


Texte Virginie Despentes  ·  Mise en scène Anne Conti  ·  Compagnie In Extremis. Mise en scène Anne Conti, avec la complicité de Phia Ménard. Avec Anne Conti · Rémy Chatton (violoncelle, guitare) · Vincent Le Noan (percussions). Scénographie & lumières Anne Conti · Laurent Fallot. Vidéo & peinture Cléo Sarrazin. Lieu Théâtre 14, 20 av. Marc Sangnier, Paris 14e.

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