Au Théâtre La Pépinière
Il y a des rencontres entre un acteur et un personnage qui ne se referment jamais. Celle de Jacques Weber avec Cyrano de Bergerac est de celles-là — une liaison de quarante ans, tumultueuse, fusionnelle, organique. C’est cette histoire que le comédien est venu raconter à la Pépinière, dans un spectacle conçu avec son épouse Christine Weber : non pas Cyrano rejoué à l’identique, mais Cyrano traversé, digéré, rendu à la lumière par un homme de 76 ans qui sait ce que le personnage lui a pris — et ce qu’il lui a donné.
Le dispositif est sobre : un banc, un réverbère, des pigeons, une lumière qui change de saison sur un écran en fond de scène. Le vieux Paris comme décor mental. Christine Weber et José-Antonio Pereira ont trouvé la bonne distance entre nostalgie et élan. Les grandes tirades de Rostand sont là, intactes, mais elles côtoient des incursions dans d’autres rôles, d’autres vies scéniques — Lear, Alceste, et même Dalida et Barbara surgissent au détour d’une confidence — comme autant de preuves que Cyrano n’a jamais été seul dans cette longue traversée.
José-Antonio Pereira joue le répétiteur — celui qui renvoie la balle, qui tient le fil, qui incarne tour à tour Christian, La Duègne, Le Bret. Son élégance discrète laisse tout l’espace à Weber sans disparaître. Le duo fonctionne avec une fluidité qui donne au spectacle sa respiration.
Et puis il y a Weber. Ce monument. Cette voix qui tonitrue et qui soudain s’effile vers quelque chose d’intime et de fragile. Il rit — ce rire si particulier — et puis il s’arrête, et dans cet arrêt il y a vingt ans de vie supplémentaires depuis la première version du spectacle en 2006.
Il assume de ne plus pouvoir être le Cyrano de ses 33 ans. Mais il a compris que la vieillesse n’est pas une amputation — c’est une autre façon de voir. Il parle de contemplation. Il parle de ce temps qui rôde. Et lorsqu’il pointe les zones d’ombre du personnage — l’égocentrisme de Cyrano dans la scène finale, cette duperie organisée au nom de l’amour — on mesure que seul quelqu’un ayant vécu si longtemps avec un texte peut se permettre de le désaimer un peu pour mieux l’aimer encore.
La tirade des « Non merci » résonne avec une acuité particulière. Weber y entend notre époque — ses colères, ses haines, sa violence. Cyrano comme boussole morale dans un monde qui en manque. Le panache comme dernière résistance.
On sort avec la sensation rare d’avoir assisté à une leçon sur le temps qui passe — celui d’un homme, celui d’un personnage, celui d’un art. Jacques Weber n’a pas rejoué Cyrano. Il l’a compris. Et il nous a tout dit.
Auteur(s) : Adaptation de Cyrano d’Edmond Rostand, Christine Weber
Artiste(s) : Jacques Weber, José-Antonio Pereira
Mise en scène : Christine Weber, José-Antonio Pereira
Théâtre de la Pépinière — Paris



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