Avec Et au-delà rien n’est sûr, Monica Isakstuen signe une œuvre d’orfèvrerie sur l’absence d’une mère. La pièce est créée au Méta CDN de Poitiers par Pascale Daniel-Lacombe. Découverte à la Mousson d’été, traduite par Marianne Ségol, l’autrice norvégienne y invente une mère multiple et insaisissable — ni coupable, ni innocente, ni tout à fait absente. Un vertige à penser.


Il y a des auteurs que l’on découvre à la Mousson d’été comme on découvre une évidence. Monica Isakstuen est de ceux-là. Née en 1976 à Oslo, poétesse et romancière couronnée par le Brageprisen 2016 pour Sois gentil avec les animaux — le plus prestigieux prix littéraire norvégien —, elle n’arrive au théâtre qu’en 2018, mais avec une sûreté de plume qui laisse penser qu’elle y couvait depuis longtemps. C’est Regarde-moi quand je te parle qui la révèle en France, d’abord mis en lecture au Théâtre de l’Odéon par Stéphane Braunschweig lors d’une soirée consacrée aux écritures norvégiennes, aux côtés du grand Arne Lygre, puis mis en espace à la Mousson d’été en 2019. Le choc est immédiat. L’écriture impressionne par son efficacité froide : l’anodin y crée l’accidentel, l’habituel y fait affleurer l’inhabituel. La forme se construit par tranches, par lambeaux, par miscellanées.

Puis vient Nous sommes des guerriers, lue à la Mousson en 2020 et mise en onde pour France Culture. Et enfin Ceci n’est pas nous, lauréate du prix Ibsen 2023 — le plus grand prix norvégien de théâtre —, mise en espace encore à la Mousson par Gérard Watkins.

Dans Et au-delà rien n’est sûr, l’autrice invente une mère qui est là, mais partie, une mère qui devrait être présente mais qui ne l’est pas, ou pas tout à fait — une mère comme un objet mental par excellence car perdu. On y retrouve le talent d’analyse de la Norvégienne et son humour .

On ne peut évoquer cette œuvre théâtrale sans nommer celle qui en est l’indissociable passeur en langue française : Marianne Ségol. Traductrice du suédois et du norvégien, coordinatrice du comité nordique de la Maison Antoine Vitez, elle traduit chacune des pièces de l’autrice dans un compagnonnage et une précision qui font de ces versions françaises bien plus que des traductions — des re-créations.

L’écriture d’Isakstuen n’émerge pas de nulle part. On y entend Jon Fosse, dont elle partage les cycles faussement anodins, pleins d’une ambivalence née de la tension du mot manquant, de la chose non dite. On y entend aussi Arne Lygre, avec qui l’autrice a travaillé directement, et dont elle reprend la fluidité des personnages, leur interchangeabilité, leur anonymat constitutif.

Le Méta Centre Dramatique National de Poitiers

Et au-delà rien n’est sûr est la première mise en scène en France d’un texte d’Isakstuen, et c’est Pascale Daniel-Lacombe, directrice du Méta CDN, qui s’en empare après sa création de Dan Då Dan Dog de Rasmus Lindberg. Daniel-Lacombe confirme une exploration assumée des écritures scandinaves . La pièce tient son inspiration d’un album de jeunesse : Alfons Åberg de la Suédoise Gunilla Bergström, dont les aventures du petit Alphonse et de son père — sans que la mère ne soit jamais présente ni évoquée — ont bercé des générations d’enfants scandinaves depuis 1972. Isakstuen insère dans les pages de cet album celle qui pourrait être la mère de l’enfant. Elle pose la question que personne n’avait posée : pourquoi n’est-elle pas là ?

Le travail littéraire est de l’orfèvrerie. Le collage complexe de l’ensemble rend compte du propos avec une rigueur qui n’exclut pas la légèreté. Pour mesurer la singularité de cette mère-là, on peut convoquer un terme de comparaison connue : celle de Marguerite Duras. Chez Duras, la mère est toute entière mère, elle est mère de toutes et de tous, elle tente d’abolir toute perte en la contournant, elle est absolue, terrible, incestueuse. Elle est un objet mental percutant. Monica Isakstuen situe sa plume à l’autre bout de l’équation. Elle accepte l’atteinte à la mère, elle convertit la perte par le geste théâtral, elle la sublime. Sa mère est multiple, diverse, plastique, au plus près d’une réalité par essence insaisissable.

La scénographie choisie par Damien Caille-Perret dit d’emblée qu’il y a théâtre. Le plateau est nu dans sa mécanique, la cage de scène visible dans son outillage, les régisseurs présents à vue, les comédiens tantôt dans la fiction, tantôt à côté d’elle, observateurs de ce qu’ils construisent. Au centre de cet espace démontable et remonté en direct, un petit appartement : une cuisine, une chambre d’enfant.

Le familier s’installe avec une précision chirurgicale — la table, la chaise, la fatigue d’un père au bout d’une longue journée. Il est minuit et demi. L’enfant dort. Le père de l’enfant est là, sui generis. Bertrand Pazos incarne avec force et brio ce père formidable d’authenticité et de bon sens. Lorsque la mère apparaît, au beau milieu de la nuit, elle est comme rejetée d’un espace dans lequel elle n’a manifestement pas (plus) sa place.

LA PREMIÈRE QUE JE PEUX ÊTRE Je sais que beaucoup de gens se demandent où je suis Je sais que beaucoup de gens se demandent ce qui s’est passé pourquoi n’est-elle pas là ? ils se demandent

Seize occurrences, contingences de femmes, jouées par cinq comédiennes, vont se succéder à la rencontre de ce père immuable. Julie Papin, Zoé Briau, Armelle Abibou, Anne Duverneuil, Laure Wolf confirme leur talent. L’effet de troupe est saisissant.

LA DEUXIÈME QUE JE PEUX ÊTRE La deuxième que je peux être est une victime la deuxième que je peux être est allongée là dans un coin la deuxième que je peux être a été frappée

Chaque mère exige des réponses. Pourquoi ne vit-elle pas avec le père et l’enfant ? Que s’est-il passé ? Si elle ne veut pas être une mère, qui est-elle ? Ce qui frappe et qui dit beaucoup du soin dramaturgique de Daniel-Lacombe, ce sont les adresses légères au public. Elles sont des respirations d’humour qui traversent le tissu de la représentation comme des clins d’œil à la salle. Au sein de chaque trait d’humour apparait l’étrangeté et l’absurdité de la situation car une mère absente reste une incohérence sociale ; elle est une chose incompréhensible. L’humour raconte cette césure, cette impossibilité à décharger autrement que par le rire discret une question qui n’a pas de réponse. C’est précisément là que réside la modernité de cette écriture : les relations ne sont jamais traitées d’un point de vue psychologique. Le personnage principal est la langue elle même.

On l’aura compris : la pièce interroge la maternité en renversant la règle biologique. Si cette fois nous ne sommes sûrs que du père, que reste-t-il de légitimité à la mère ? Que serait une mère si elle est absente, partie, morte, enfuie ? L’abîme s’ouvre sous nos pieds. Désormais libérée du patriarcat, une femme cesse d’être essentialisée en mère. Reste à définir la mère. Un vertige à penser.

Le spectacle se termine au seuil de la chambre de l’enfant. Une mère s’agenouille, murmure à l’enfant endormi qu’elle espère qu’il va bien, que s’il lui manque c’est ok, que s’il ne lui manque pas c’est ok aussi. La vision disparaît. Le père reste seul, délogé du centre d’une pièce dont il n’était pas le centre. On quitte ce songe sur l’absence sans savoir s’il aura été celui de la mère, du père, de l’enfant. On frémit.


Texte Monica Isakstuen

Mise en scène Pascale Daniel-Lacombe

Traduction Marianne Ségol

Avec Julie Papin, Zoé Briau, Armelle Abibou, Anne Duverneuil, Laure Wolf et Bertrand Pazos

Scénographie Damien Caille-Perret

Création sonore Clément-Marie Mathieu

Création lumière Manon Vergotte

Assistante à la création Héloïse Swartz

Régie générale et régie lumière  Mathieu Marquis

Régie plateau Gaspard Toulet

Conceptrice accessoires Annie Onchalo

Chanson Emmanuelle Destremau

Production Le Méta Centre Dramatique National Poitiers Nouvelle-Aquitaine

Coproductions TAP – Scène nationale de Grand Poitiers

Soutiens à la création Scène nationale du Sud-Aquitain // Bayonne Théâtre de Gascogne // Mont de Marsan

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