Samira Elagoz présente à Berthier une performance vidéo d’une heure où elle revisite, dix ans après, la matière brute d’un viol et la trajectoire singulière qui s’ensuivit — non pour réclamer justice, mais pour continuer à vivre, et pourchasser l’amour.

Samira Elagoz est né en 1989 à Helsinki. Formé à la danse au SEAD de Salzbourg avant d’étudier la chorégraphie à Amsterdam, il /elle a progressivement délaissé la scène contrôlée pour la rencontre brute — des inconnus filmés chez eux, une caméra tenue à la main, aucun script. De cette pratique singulière, à mi-chemin entre le documentaire et la performance, est né un corpus d’œuvres présenté à la Biennale de Venise — où il a reçu le Lion d’argent en 2022 —, à l’IDFA, au Festival de Rotterdam et dans les grandes scènes européennes de l’art vivant.
Cock, Cock… Who’s There?, créé en 2016, est la pièce fondatrice de cette trajectoire : celle où tout a commencé, et celle qu’Elagoz présente aujourd’hui à Paris pour la première fois, dix ans après sa création. Entre 2016 et 2026, Samira Elagoz a effectué sa transition. L’homme qui se tient sur scène ce soir n’est plus la femme de vingt-quatre ans qui postait ses annonces sur Craigslist — et c’est précisément cet écart, cette distance entre le soi d’alors et le soi d’aujourd’hui, qui donne à la performance une profondeur et une étrangeté que nul autre dispositif n’aurait pu produire. Le spectacle ainsi, raconte une individuation non figée mais glissante et à la fois cohérente ; il terrorisera, c’est sa première vertu, tout adepte du wokisme!
Samira Elagoz : une trajectoire entre documentaire et performance
L’idée de départ tient en une phrase, dite à un ami en plaisantant : fêter l’anniversaire d’un viol plutôt que d’en faire une date morbide. De cette légèreté volontaire, presque insolente, naît un protocole : Elagoz poste une petite annonce sur des plateformes de rencontres — Tinder, Craigslist, Chatroulette —, se présente comme une jeune réalisatrice de vingt-quatre ans souhaitant filmer une première rencontre chez des inconnus, et multiplie les entrevues. Des hommes, des profils, des corps, des fantasmes, des maladresses. Autant de matériaux bruts qui deviennent ensuite le substrat d’une performance vidéo où Elagoz, présent sur scène aux côtés des images, examine avec le public l’ensemble des mécanismes qui régissent le désir hétérosexuel et les symptômes de la masculinité. En creux, ce que l’on fait de soi après avoir subi une violence intime.

Ce que le spectacle n'est pas — et ce qu'il est
Il faut d’abord écrire ce que ce spectacle n’est pas. Il n’est pas un manifeste. Il n’est pas une tribune. Il n’est pas non plus une démonstration de résilience, mot si cher à l’époque qui aimerait qu’une victime se redresse proprement, atteste de sa guérison et rende service à une cause. Samira Elagoz ne rend service à aucune cause. Ce qu’elle apporte sur scène est d’une tout autre nature, plus ancienne et plus intime : un récit.
Transition, mémoire et quête de l’amour
Cock, Cock… Who’s There? est né en 2016, avant que le mouvement #MeToo n’institue un vocabulaire collectif du trauma. Cette antériorité n’est pas anodine — elle est constitutive. Elagoz ne pouvait pas, à l’époque, s’appuyer sur le soutien d’un récit dominant. Elle devait construire seule la dramaturgie de sa propre expérience, sans univers rhétorique, sans confrérie qui aurait déjà dit à sa place ce que cela signifiait d’avoir été violée. Débarrassé de ce passage désormais obligatoire au communautaire, son oeuvre offre une liberté formelle rare, et une voie vers une authentique subjectivation.
La tendresse et la force du geste tient dans l’absence de toute posture accusatoire. Les hommes filmés ne sont pas des monstres. Ils sont des hommes enfermés dans des codes qu’ils n’ont pas inventés mais qu’ils reproduisent mécaniquement.
Ce regard — qui refuse l’inversion facile du male gaze — est peut-être ce qu’il y a de plus politiquement courageux dans l’œuvre, précisément parce qu’il n’est pas politique. Il est humain.
La transition d’Elagoz ajoute une dimension supplémentaire, vertigineuse. Sur scène se tient un homme qui regarde des images d’une femme — et cette femme, c’est lui. Cock, Cock… devient ainsi, rétrospectivement, ce qu’il appelle lui-même un chant du cygne : une ode à la femme qu’il a été, regardée avec admiration par l’homme qu’il est devenu.
La grande intelligence d’Elagoz est d’avoir compris que réclamer justice (même légitime) aurait été une impasse artistique, et une impasse vitale. Ce qu’il choisit à la place ressemble davantage à ce que font les humains depuis toujours face à l’irréparable : raconter. Non pour que le récit répare, mais pour qu’il permette de continuer. de poursuivre son chemin de vie. Son geste est comme un devoir de mémoire mais privatisé : ni tribunal, ni confession, mais une révélation intime offerte à ceux qui acceptent d’y assister. Et c’est par une immense délicatesse qu’il nous fait l’otage de son récit, et qu’advient ce moment où le public réalise qu’il a été saisi par quelque chose qu’il n’avait pas demandé à recevoir. Nous voila proches de l’artiste.
On pense à l’enfant qui raconte à ses parents ce qui lui est arrivé — non pour les accabler, non pour qu’ils interviennent, mais parce que le récit adressé à quelqu’un de proche est la seule façon de vérifier qu’on est encore là. Elagoz nous dit : voilà ce qui s’est passé, voilà ce que j’en ai fait, voilà que je cours encore. Cette adresse invisible au public traverse toute la performance. Elle lui confère une tendresse que ni le cynisme ni la colère n’auraient pu produire.

Une tendresse qui n’exclut pas la lucidité, ni l’humour parfois déstabilisant, ni la crudité de certaines images. Au fond, ce que Cock, Cock… révèle en définitive, c’est que la quête d’Elagoz n’est ni la justice ni la guérison, ces horizons modernes(?) d’une époque qui revendique, vitupère et embrigade et qui aime à ranger les victimes. Sa quête, obstinée est celle de l’amour, d’un amour au plus prés de la vérité du sujet et de la vérité de l’autre, dans un face à face. L’amour comme raison de ne pas cesser de cheminer au monde.
Le spectacle touche juste car il ignore tranquillement, tous les cadres dans lesquels on aurait voulu l’enfermer. Il est en cela un moment rare de réconciliation avec les autres et avec soi même.
Infos pratiques — Odéon-Berthier, mars 2026. Cock, Cock… Who’s There ? — Samira Elagoz Odéon-Théâtre de l’Europe / Berthier — Paris 17e Du 12 au 15 mars 2026 — durée : 1h En anglais, surtitré en français Avec : Samira Elagoz, Ayumi Matsuda, Tashi Iwaoka. Crédit photos © Samira Elagoz. vu le 12 mars 2026.



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