Dans Ailleurs / Après d’Arnaud Bédouet, mis en scène par Catherine Schaub, Philippe Magnan et Lou Chauvain forment un duo d’exception. Un road movie théâtral, tendre et piquant, dont on rit deux fois. Un fin à découvrir.dont la fin reste notre secret.


Il y a des soirées au théâtre où l’on sort réconcilié avec quelque chose de précieux : l’idée qu’une rencontre improbable peut suffire à r-ouvrir une fenêtre sur la vie. Dans Ailleurs / Après, Arnaud Bédouet installe son dispositif au sein d’une économie de moyens. Un long banc. Deux voisins d’immeuble qui ne se connaissent pas. Elle a trente ans, lui ne les a plus. Elle vient de rompre, il est veuf. Elle veut partir, il refuse. Elle insiste. Il cède. Et une vieille décapotable les emporte vers l’Ouest, chargée de fantômes et de fichus caractères.

Ce qui pourrait n’être qu’un prétexte — le choc de générations, la comédie de mœurs, le feel-good soigneusement balisé — devient sous la plume de Bédouet quelque chose de plus inquiétant et en même temps de plus vivant. L’écriture avance à petits pas, en apparence légère, mais elle n’en finit pas de nous sonder. Les dialogues font affleurer l’humour pour figurer une lucidité qui n’est jamais une posture.

Philippe Magnan et Lou Chauvain : un duo d’exception

Philippe Magnan est formidable ! Il incarne le professeur de philosophie retraité avec une économie de geste qui confine au génie. Il murmure plus qu’il ne parle. Il retient, il observe. Une carrière foisonnante au cinéma, au théâtre, à la télévision lui a appris que moins c’est toujours plus, et que la sobriété est la forme la plus exigeante de la sincérité.

Lou Chauvain, bouleversante, est son exact contraire — et son exact complément. On comprendra à la chute pourquoi son personnage force le trait. Elle pétille, elle déborde, elle part dans tous les sens avec une énergie qui ressemble à de la joie, ou pas. Impulsive, lumineuse, impatiente : elle relance la mécanique avec brio. Le contraste entre ces deux êtres abîmés produit quelque chose de profondément attendrissant.

Une Talbot Samba devient la métaphore de notre époque : fuir l’immobilisme, échapper à la solitude. Les personnages quittent un immeuble vidé par la canicule, traversent une campagne silencieuse, désertée. Un regard curieux et attendri sur une France à la fois familière et lointaine.

Le double rire : un comique à retardement

Ce spectacle a cela de singulier qu’il vous fait rire deux fois. Une première fois au moment du gag ; Magnan et Chauvain construisent chaque effet comique avec une précision d’horlogers et le public ne résiste pas. Et il y a la deuxième fois: un rire différé qui nous vient après la représentation, une fois que nous sommes affranchis du secret de l’histoire révélé à la dernière scène. La chute de Ailleurs / Après est piquante. Nous nous garderons bien de la divulgacher.. Rétrospectivement cette fin recolore chaque scène d’une lumière nouvelle. On repense alors à telle réplique, à tel regard, à tel silence malicieusement suspendu, et on rit à nouveau, seul, dans le métro ou le lendemain matin.

Catherine Schaub : une mise en scène au service de l’humain

Catherine Schaub a construit ce ballet à deux avec son sens du rythme. Dans Ailleurs / Après, son intelligence de la scène se met entièrement au service du texte de Bédouet. Les corps se rapprochent et s’écartent, se frôlent ou se défient, s’apprivoisent. Le décor ingénieux se plie au scénario avec fluidité. Il y a un charme de la retenue qui parfume tout le spectacle. Une façon de parler de choses sérieuses — l’amour, la perte, la mémoire, la peur de recommencer — sans gravité inutile, sans grands mots, sans morale appuyée.

Simplement deux personnages qui avancent, maladroits et profondément humains et leur voyage inoubliable. Ne passez pas à côté.


Ailleurs / Après

de Arnaud Bédouet
Mise en scène Catherine Schaub
Avec Philippe Magnan et Lou Chauvin

scénographie : James Brandily
costumes : Julia Allègre
lumières : Michel Gueldry
son : Aldo Gilbert
vidéo : Mathias Delfau
assistant à la mise en scène : Frédéric Baron

Au théâtre de la Pépinière vu le 13 mars 2026.

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