Pour quelques semaines encore (jusqu’au 26 avril) la bien nommée compagnie Melpomène – rendant à la muse de la musique et de la tragédie un juste hommage – dirigée par Alicia Le Ridant, a posé ses tréteaux au Théâtre Michel Galabru pour un hommage aux surréalistes plus que bienvenu pour tous les amateurs de chimères, sorties de nos inconscients féconds.

Avec Carpe Noctem, cette jeune metteuse en scène et directrice artistique fait le pari audacieux de ressusciter sur scène la figure de Léonora Carrington. Comme nous le rappelle la notice de l’exposition qui lui est actuellement consacrée au Musée du Luxembourg, la jeune femme fut, tout à la fois une « artiste, féministe et écologiste d’avant-garde, femme, mère, migrante, touchée par la maladie mentale et chercheuse spirituelle en constante évolution, qui laissa derrière elle un héritage aussi extraordinaire que radical ». Son oeuvre, rappelant tantôt les hallucinations infernales d’un Jérôme Bosch, tantôt les mondes irréels d’un Salvador Dali est considérée comme un témoignage majeur de la période surréaliste. Pourtant, comme le signale Alicia Le Ridant, dans sa note d’intention de mise en scène, cette femme – qui fut l’amante de Max Ernst – côtoya aussi bien Leonor Fini, que Paul Eluard et la photographe de guerre Lee Miller, qui voyagea sur plusieurs continents, jouissant d’une grande renommée en Espagne et au Mexique, est pourtant bien peu connue en France, et se trouve être une des grandes « invisibilisée » du célèbre mouvement auquel André Breton a donné son nom, et dont on ne retient le plus souvent que les noms des artistes masculins: Chirico, Dalí, Matisse, Masson…

C’est pour réparer cette injustice mémorielle que la directrice artistique de la compagnie Melpomène a conçu un spectacle haut en couleurs, mêlant théâtre, musique et danse, afin de redonner au surréalisme de Carrington toute son incandescente puissance, à la mesure de son talent protéiforme et démiurgique. Sur scène – et pour notre plus grand bonheur – elle a confié à huit comédiens le soin d’incarner les figures tutélaires de la bohème artistique qui entoura Carrington : son amant Ernst, Lee Miller et Edward James, Remedios Varo mais encore la coruscante collectionneuse d’art et croqueuse d’hommes Peggy Guggenheim, que la metteuse en scène a choisi d’incarner elle-même.

Le décors, simple sans être minimaliste – « un chevalet (…) un appartement d’artiste, une baignoire, une chaise à bascule se balançant seule dans le noir, une vieille pellicule développée à la lumière rouge (…),un lit à barreau » – permet de mettre en scène trois périodes distinctes de la vie de l’artiste, entre 1938 et ses internements à Santander durant la seconde mondiale (1940), après qu’elle a échoué à faire libérer Max Ernst des geôles allemandes.

Un premier temps du spectacle permet de découvrir Léonora dans son environnement artistique, entourée de ses amis, amoureuse de son amant, affairée à réaliser son auto- portrait. L’occasion de goûter à la joie communicative de cet atelier où bout la créativité, l’amitié, l’Eros communicatif. La seconde partie du spectacle confronte cette joyeuse cocagne à la guerre, au nazisme, à la tentative d’extermination de « l’art dégénéré » selon l’expression de Goebbels et de ses émules. Et permet au passage de rendre hommage au rôle majeur de protectrice, acheteuse et passeuse occasionnelle de Peggy Guggenheim durant cette période sombre. La pièce s’achève sur une troisième moment, plus tragique, qui voit Carrington internée se confronter aux affres de l’hôpital psychiatrique et aux volutes de sa folie. Nous restons volontairement elliptique pour laisser au spectateur la joie de goûter au subtil sel de toutes ces scènes.

On soulignera cependant toute l’incroyable puissance qu’ajoute au texte et à la mise en scène du spectacle, la musique et les danses qui y sont associées, et qui forment autant de sublimes intermèdes aux différentes scènes. Et l’on soulignera le talent de chorégraphe d’Alicia Le Ridant, comme l’art émérite de ses danseurs qui ajoutent assurément une touche de dynamisme coloré et enjoué à ce spectacle où décidément, avec Carrington et ses amis, on « cueille la nuit » comme jadis Ronsard le jour.

Pour finir on ne manquera d’inciter particulièrement les psychanalystes et toutes les personnes intéressées par l’Inconscient à courir voir ce spectacle. Elles y découvriront de quoi méditer sur les rapports prudents que Freud entretenait avec les surréalistes et la manière qu’avait Breton de célébrer « la puissance occulte de la déraison qui émane », selon lui, de l’Inconscient. Car dans la vie de Leonora Carrington la porte ouverte sur l’art surréaliste et ses chimères est bien une porte ouverte, aussi, sur la folie. Et les spectateurs de Carpe noctem, auront également le plaisir, s’ils le désirent, en cette période qui prolonge le centenaire du surréalisme (2024), de continuer leur réflexion sur les rapports des surréalistes et de l’Inconscient par une lecture et une exposition. La lecture c’est celle d’En bas (Down Below), récit (tout juste republié (2022)) par Léonora, de son internement psychiatrique durant son exil dans l’Espagne franquiste, entre contention, injection de cardiazol et voyage onirique. Un document bouleversant. L’exposition, très courue, c’est celle, citée plus haut, en cours actuellement et jusqu’au 19 juillet, au Musée du Luxembourg, consacrée à l’artiste. De quoi rêver…et penser avec la fameuse invisibilisée et sa bande de bohèmes, bien décidés à « «montrer à l’autre [Freud], et aux public en général, qu’un groupe de poètes est aussi compétent qu’un groupe de savants pour traiter en profondeur le problème du rêve » (cité in Marc Saporta, André Breton ou le surréalisme même) … Lacan, sans doute, n’aurait pas dit mieux.


CARPE NOCTEM

d’après la vie de Leonora Carrington et des artistes surréalistes

Auteur : Alicia Le Ridant 

Mise en scène : Alicia Le Ridant 

Interprètes : Valentine CERIA, Gwenaëlle BERNAL, Anna LE RIDANT, Joévan SEHANS, Arthur BOURGOIN, Eliott GUENODEN, Alicia LE RIDANT. Durée : 75 minutes. Théâtre Montmartre-Michel Galabru, 4 Rue de l’Armée d’Orient, 75018 PARIS Les dimanches à 16h00, jusqu’au 26 avril 2026. Visuel Affiche

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