Studio Hébertot à partir du 4 avril
Librement inspiré de l’essai de Virginia Woolf, La sœur de Shakespeare imagine la vie empêchée de Judith, sœur fictive du dramaturge — génie sans chambre, parole sans lieu. Mis en scène par Juliette Marie, porté par Solenn Goix et Inès Amoura, le spectacle ne se contente pas de rendre hommage à Woolf : il la prolonge et la déplace, en posant une hypothèse plus troublante encore — que la création, par nature, excède la guerre des sexes. Une pièce frontale, drôle, nécessaire.

Judith, ou le génie empêché
Octobre 1928, université de Cambridge. Virginia Woolf s’adresse à une assemblée exclusivement féminine. Son intervention deviendra Une chambre à soi — essai fondateur, langue d’une clarté redoutable, anatomie des conditions concrètes qui ont maintenu les femmes hors du champ littéraire : l’argent, l’espace, la reconnaissance. Trois choses simples, trois choses refusées. Près d’un siècle plus tard, la vibration du texte n’a rien perdu de son acuité. C’est cette vibration que La sœur de Shakespeare fait entendre sur scène — avec force, avec subtilité, et avec deux comédiennes qui savent exactement ce qu’elles font.

La pièce s’empare de la figure inventée par Woolf elle-même : Judith Shakespeare, sœur fictive du dramaturge, génie supposé, vie empêchée. Solenn Goix l’incarne avec une justesse bouleversante — corps engagé, présence maîtrisée, intelligence du geste qui ne souligne jamais ce qu’il dit déjà. Face à elle, Inès Amoura est la maîtresse de cérémonie, l’architecte du récit, voix frontale qui dénonce avec une finesse acérée l’absurdité des croyances patriarcales. Ses adresses au public sont redoutables. Ensemble, les deux comédiennes dansent le texte — on ne cherche pas d’autre mot — et l’on est captivé.
Pour écrire il faut “quelque argent et une chambre à soi” – deux privilèges longtemps réservés aux hommes.
Là où le spectacle gagne en profondeur, c’est dans le déplacement qu’il opère à partir de Woolf. La sœur de Shakespeare ne se contente pas de prolonger le cri féministe : elle l’interroge. Elle pose l’hypothèse que l’acte de création n’est ni masculin ni féminin, mais les deux simultanément — ce qu’on pourrait appeler, à la suite de Freud, un hermaphrodisme psychique fondamental. Freud le formulait déjà à la fin du XIXe siècle : l’inconscient ignore la binarité des sexes, l’être humain y est structurellement bisexuel. Woolf elle-même en était l’illustration vivante. Le spectacle s’en empare pour remettre en question les approches qui font de la création le terrain d’une guerre des sexes — wokisme, male gaze, militantismes trop binaires : l’art naît précisément là où les sexes se rencontrent, non là où ils s’affrontent. L’hypothèse est audacieuse. Elle interroge autant qu’elle libère.
La scénographie épurée laisse toute la place aux corps et au texte — choix juste, qui force la concentration sur l’essentiel. Le ton oscille entre l’émotion frontale et des éclats d’humour inoubliables, sans que jamais l’un ne court-circuite l’autre.
Une pièce aboutie, portée haut. Une pièce nécessaire.
LA SŒUR DE SHAKESPEARE
D’APRÈS
Virginia Woolf, traduction Jean-Yves Cotté
MISE EN SCÈNE
Juliette Marie
AVEC Inès Amoura & Solenn Goix
COLLABORATION ARTISTIQUE Sarajeanne Drillaud
Crédit photos ©Christophe Renaud

