A propos de Prénoms de Nurith Aviv

David Chaouat, Psychologue Clinicien, Psychanalyste

22 lettres pour créer le monde,

(Autour du film Prénoms de Nurith Aviv)

C’est un grand plaisir pour moi de m’adresser à vous ce soir pour parler de Prénoms, et qui plus est, en ce jour si particulier, ou le souvenir des morts doit nous rappeler de choisir la vie. Et il m’apparaît que le film de Nurith est une œuvre de vie.

22 lettres pour créer le monde. 22 lettres de l’alphabet hébreu dont dieu se sert pour créer le monde. Un ou plusieurs prénoms pour créer le sujet.

C’est la centralité des lettres dans la mystique juive, qui sont bien plus que des lettres, de vraies créatures. C’est le prénom comme agent de la création de l’identité d’un seul.

Celle-ci nous enseigne que le monde n’est pas tant créé par dieu que par le langage lui-même et par les lettres qui le composent comme autant d’agents, de forces actives.

Dans cet alphabet, chaque lettre vivante est telle une brique, qui s’enchâsse et se tisse avec les autres pour donner texture et corps, sens et langage à la réalité, certaines sont prééminente et d’autres plus discrète plus cachées, en effet, tout n’est pas visible dans la création.

Pour ma part, je fais partie de ces 9 lettres plus cachées, mais non moins actives dans cette création et cela me va très bien, ça colle même assez bien avec ma propre histoire et pas mal aussi avec mes prénoms !

Nous voici donc, nous les 22 prénoms, les 22 amis de Nurith, les 22 lettres, enrôlés comme autant de vies et de souffles dans la composition de cet univers en soi que constitue son œuvre.

Et puisqu’on parle création, création du monde et création d’un être qui est un monde, ou d’une œuvre, qui est aussi un monde, alors toujours selon la lecture juive, en tant que combinaison de lettres, le prénom donné est un véritable nouage entre le langage, l’être et le destin : 

C’est une véritable petite création d’un monde.

Le prénom donné n’est pas arbitraire, ça je crois qu’on l’aura compris en voyant le film, il résulte d’un Roua’h Hakodesh, d’une inspiration. On dit aussi que les parents le reçoivent plus qu’ils ne le décident. Mais il est aussi associé à une cécité, comme on le dit dans le film, au mystère de la tache aveugle en chacun de nous.

Le nom se dit Shem en hébreu, mais à une voyelle près, Sham, veut dire la-bas.

Ainsi le prénom reçu n’est pas autre chose qu’un appel à se tenir en un certain endroit, une certaine place, autrement dit une destination, autrement dit un destin. 

Alors loin d’être neutre, il est porteur d’une force, ou même d’une contrainte, d’une structure pour parler en psychanalyste et il faut s’en arranger… ou alors, si cela n’est pas possible, il faut parfois que les sages préconisent d’en changer !

Il s’agit donc pour chacun d’entre nous de parler du déplacement de soi que notre prénom a provoqué. Mais comment faire ? Comment discriminer entre toute chosece qui relève du prénom ? Comment faire la part dans cet entrelacement de causes et de conséquences qui a pour nom la vie ?

Pour le dire en terme « Aviviens » : enchevêtrement de grammaire et de prononciations, de couleurs, de langues sacrée ou parlée, de portes, de fleurs, de rythme, de liens, de cerveaux poétiques, d’annonces et de traductions, de mots qui restent, transmissions… Ce sont ces cartons de déménagement dans Prénoms, ce sont les herbes se balançant dans le souffle du vent dans Lettre Errante, ce sont les rues entr’aperçues de la fenêtre du train dans Vaters land, les portes et les fenêtres, surtout les fenêtres…

Rym ou Nurith, je ne sais plus, mais elles ont travaillé ensemble, disaient à cette même place un samedi : une méthode, une contrainte, un cadre.

La méthode est celle dont le résultat est visible à l’écran, unique en son genre. Pas de la fiction, pas de la diction, pas un entretien, pas un documentaire… rien de connu, si ce n’est ici !

La contrainte résulte de la méthode, elle est une consigne, une ligne directrice, une introspection mais aussi un dialogue, même si je sais que je contredis ce que j’ai dit à l’instant, car oui, c’est un dialogue mais pas au sens classique, enfin vous voyez ce que je veux dire.

Le cadre est construit, dans mon cas, de façon méthodique et fulgurante, technique et intuitive, posé d’emblée mais modifié en cours de route. Le résultat est cette image et sa construction.

Alors oui, je sais que je me contredis, mais je n’y peux rien, c’est comme ça, si vous avez des questions ensuite, Nurith est juste là…

L’expérience de ces conditions-méthodes-cadres, à quoi sert-elle ?

Je dirai qu’elle construit une machine simple et complexe qui va servir à démêler, déchiffrer, épeler, tisser ces fibres mélangées qui constituent le nuage d’une vie. D’une vie ou des vies comme on dit en hébreu. Trouver le fil continu dans la succession des transformations…

Me voilà donc, un parmi les 22, face au défi de décrire ma présence au monde au travers de mon prénom. Face à Nurith, dans mon cabinet. Un lieu familier s’il en est, mais rendu un peu étrange, un peu étranger par le fait même d’être objet de l’attention d’une cinéaste. Quelle drôle d’expérience pour un lieu qui écoute que d’être soudain saisi par un regard… 

Quoi ? Et alors ? Qu’en dire ? Voilà qu’elle me regarde et son regard m’écoute. Je dis bien regard, non pas oreille, ce serait trop facile, trop psy, alors qu’on est aux antipodes d’une séance. Il faut donc que je me trouve, qu’avec son regard posé sur moi, je trouve mon style, ma voix, le fil ténu de l’histoire minuscule d’un prénom, qui contient tout un univers. Il faut que je parvienne à me nommer et à faire mien mon héritage, pour en témoigner et prendre ma place dans cet alphabet.

Alors mon regard, animé et recréé par son regard à elle, se tourne vers l’intérieur, se pose sur ma propre histoire et en tire un fil, une lettre, puis une autre…

Avec tout ça, il m’apparaît que le prénom est une source de vie et que nous formons une belle bande de résilients aux yeux pétillants. Les origines, les religions, les histoires et les choix diffèrent absolument, mais les traumatismes ont été apprivoisés, mais il y a une humanité, une fraternité, une joie qui, je trouve, émane du film et qui contredisent les manifestations de haines destructrices dans lesquelles nous sommes plongés depuis trop longtemps.

Me reviennent les premiers vers d’un poème d’Andrée Chédid, qui, peut-être, résument mieux que ce que je pourrais décrire l’expérience d’être filmé par Nurith et l’œuvre qui en résulte et peut-être tout son travail :

« Quand je glisse en tes yeux,

Une allée me prolonge loin du mortel pays »

Voila. A présent, il ne nous reste plus qu’à retourner le sablier pour recommencer quelque chose d’entièrement nouveau !


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