« Parfois je pense et parfois je suis.» a écrit le poète et philosophe Paul Valéry.
Les personnages du dramaturge norvégien Arne Lygre vivent et pensent ce qu’ils vivent en même temps et à haute voix.
Ce qui donne des moments d’échanges d’une « innocence » et d’une profondeur inédits.
Pour paraphraser Woody Allen, cette pièce pourrait être sous-titrée : « Tout ce que vous avez toujours savoir sur combien vous comptez pour quelqu’un sans jamais oser le lui demander. »
Nous sommes sur une scène de théâtre, un théâtre moderne et singulier et elles osent, ces trois héroïnes se demander et exiger de savoir si et comment elles existent pour leurs autres, quelle place elles occupent pour eux… Pour elles en l’occurrence.
Trois femmes, trois âges, trois amies, pas tout à fait car Astrid, la plus âgée est l’amie que se partagent et se disputent les deux autres, Sara et Eva.
Des amitiés croisées donc, intenses et précaires à la fois, suspendues ou menacées, retrouvées, riches d’éprouvés violents : bonheurs « dramatiquement » déclarés, promesses mais aussi doutes, soupçons, rivalités, jalousies. Nous assistons au drame de l’amitié poussé à son paroxysme. L’identité projective est à l’œuvre tout au long de la pièce.
Elles se disent tout sur leurs liens d’amitié réciproque et sur ce qui les lie à leurs hommes, absents, qu’elles racontent aux deux autres.
C’est pour l’une le fils, pour l’autre le frère, le père pour la troisième. Mais ont-ils seulement une place, les autres ? Les maris, les partenaires, les amants ?
Elles parlent d’eux et les convoquent, ils s’expriment par leur voix, toujours dans cette forme narrative indirecte si caractéristique des dialogues d’Arne Lygre.
Et le puzzle de chacune de leurs vies, de leurs histoires familiales, se reconstitue au fil de la représentation, passé et présent intriqués dans un huis-clos aux accents passionnés, frénétiques par moments.
Contre quelles failles narcissiques luttent-elles ? Que doivent-elles prouver et se prouver ?
C’est dans un décor immaculé imaginé par Stéphane Braunshweig, traducteur et compagnon de route d’Arne Lygre, (qu’il nous a fait découvrir et aimer) qu’évoluent les personnages, tantôt en duo, tantôt en trio.
Le dispositif scénique qui se transforme sous nos yeux, passant de l’ouverture à la fermeture des cloisons qui contiennent le trio de comédiennes, porte sa signature.
Et, moment bouleversant : le final, l’évocation incarnée « à deux voix » du CRI du peintre norvégien Edward Munch par Cécile Coustillac et Chloé Réjon (Eva et Sara), cette expression muette de l’angoisse existentielle qui irrigue puissamment et subtilement l’atmosphère de la pièce.
Mise en scène de Stéphane Braunshweig, Vu à La COLLINE le 11 avril 2026
Avec Cécile Coustillac, Clotilde Mollet et Chloé Réjon



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