Une femme seule sur scène. Une ceinture. Des mots qui claquent comme des portes de réfrigérateur ouvertes à 3 h du matin. Nous les grosses, monologue coup de poing signé Guillaume Druez et magnifiquement porté par Stéphane Bissot, nous fait entrer dans l’enfer intime de la boulimie sans filet, sans concession, et sans jamais perdre son humour dévastateur.

Ce qui frappe d’emblée, c’est le dépouillement radical. Un plateau presque nu, une lumière à peine posée. Une femme. Et cette ceinture, serrée, très serrée, trop serrée. Cet unique accessoire dit tout avant même que la parole commence : se tenir, se contenir, s’interdire. Bride, harnais, carcan. La ceinture du régime, de la honte, de l’injonction au contrôle. Elle est la loi que Blanche s’inflige à elle-même, la règle que le monde lui a apprise et qu’elle a intégrée si profondément qu’elle n’en distingue plus la frontière.

Et puis vient la rupture.

Femme avec une expression perplexe, portant une chemise blanche, regardant fixement avec les mains sur son visage.


Le moment paroxystique, inoubliable, où la digue lâche. Où la ceinture éclate. Où le cheval fougueux brise son harnais et emporte tout sur son passage dans une cavalcade folle, incontrôlable, dévastatrice. La course de Blanche à la poursuite du sucre et du gras au travers des night shop de Bruxelles pour pouvoir se détruire encore. Ce moment, c’est la crise de boulimie — grand moment de la pièce, sommet d’écriture et d’interprétation. Guillaume Druez choisit de la restituer non par l’image ou l’action, mais par le langage lui-même : un torrent de mots avalés, recrachés, une liste frénétique de marques, d’aliments, de désirs sales, de phrases sans verbe ni souffle, comme une bouche qui ingurgite en même temps qu’elle vomit. Les mots deviennent nourriture. La syntaxe se désintègre. On quitte le langage articulé pour quelque chose de plus primitif, de plus animal — le ça freudien qui a pris toute la place, qui a gagné. La volonté n’est pas faible : elle est absente. Il n’y a plus qu’un seul objectif, impérieux, absolu — acheter, engloutir, atteindre ce point de satiété qui permettra enfin de s’arrêter, submergée par le trop-plein, submergée par le dégoût de soi. Puis recommencer.

Femme avec les cheveux en désordre, montrant une expression de tristesse ou de réflexion, se touchant le visage dans un éclairage dramatique.


Car c’est bien là que réside la singulière cruauté de cette addiction-là. Freud, dans sa correspondance avec Ferenczi, évoquait l’alcool comme un briseur de soucis, un adversaire redoutable de la pensée et voyait dans l’addiction la forme d’un « mariage heureux », le seul peut-être, là où l’amour entre humains reste toujours décevant, toujours insuffisant, toujours fuyant. Ce que Blanche vit avec la nourriture n’est pas si différent : manger pour combler le vide, taire une voix intérieure trop douloureuse, neutraliser l’angoisse. Sauf qu’après le gavage vient la honte. Et la bonne résolution du lendemain matin, ceinture resserrée encore d’un cran. Mais la boulimie présente une cruauté que les autres addictions n’ont pas : on ne peut pas être abstinent de nourriture. On peut allonger à l’infini la liste des interdits : plus de sucre, plus de gluten, plus de gras, plus de féculents, il restera toujours possible de faire une crise. La privation alimentaire n’est pas la sobriété. Elle en est souvent le contraire : le régime du lundi matin précédé de la nuit du dimanche où l’on se gave au maximum, comme pour faire provision, anticiper le manque à venir. La nourriture n’est jamais seulement de la nourriture, elle est du maternel, du réconfort, du lien, une tentative de rejouer une dépendance archaïque, de se faire nourrir par un Autre. Le trop-mangé comme déficit de paroles, l’oralité alimentaire comme substitut de l’oralité langagière.
Ce que Blanche tente sur ce plateau, c’est exactement l’inverse : remplir par la parole ce que la nourriture n’a jamais réussi à apaiser. Le monologue comme contre-boulimie. La scène comme lieu de la catharsis.


Qu’un homme ait écrit ce texte, et avec une telle justesse, force l’admiration. Guillaume Druez n’a pas prétendu raconter de l’intérieur ce qu’il ne vit pas. Il a fait quelque chose de plus subtil

et de plus courageux : il a écouté, compris, restitué. Il a donné à Blanche une langue à elle, traversée de contradictions assumées, d’humour corrosif, de cruauté envers soi et les autres, et de douleur nue. Il a eu surtout l’intelligence d’éviter le piège de la pièce à thèse. Ce n’est pas une dénonciation. C’est une plongée. On n’est pas convoqué à juger Blanche. On est invité à la rejoindre là où elle est, au fond.

Stéphane Bissot, elle, est une évidence qui coupe le souffle. Elle monte en puissance avec une maîtrise confondante, et c’est dans la crise de boulimie qu’elle atteint quelque chose de proprement sidérant.
La pièce se termine sur une liste. Non plus la liste frénétique de la crise, mais une liste douce, presque ordinaire, des choses à faire, une vie qui reprend forme. Pierre est entré dans la vie de Blanche. Il l’aime comme elle est. La ceinture est là, toujours, mais peut-être desserrée d’un cran. Portée autrement, non plus comme une prison, mais comme un choix. Plus souple. Intériorisée. Une ceinture intérieure, enfin.

On sort de Nous les grosses avec le sentiment d’avoir reçu quelque chose qu’on n’attendait pas, quelque chose qui travaille, qui creuse, qui habite encore le lendemain. On en sort un peu moins seul avec ce qu’on tait, ce qu’on avale, ce qu’on cache. Les spectateurs s’attardent devant le théâtre, échangent, parlent. C’est la définition même d’un spectacle nécessaire.


Texte et mise en scène : Guillaume Druez Avec : Stéphane Bissot. Lieu : La Manufacture des Abbesses, Paris 18e Du 15 avril au 30 mai 2026 — Durée : 1h. Vu le 19 avril 2026

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