Entre la mère idéale et la mère réelle, un conte qui dit l’essentiel sans jamais l’assener. Au Théâtre Paris-Villette jusqu’au 3 mai.
En écho au monde des contes, ce spectacle intègre la musique entre les mots — langage au-delà de la parole. Dire sans dire.
Entrée en scène
Une sensation d’être au pays des enfants, ou du moins dans un monde où va s’établir un dialogue entre le rêve et la réalité, ouvre la scène théâtrale. Des poupées sur un bateau, des nains, des Rois Mages, et dans les airs, des statuettes nichées dans des oratoires. Apparaît la comédienne — clown en apparence, la bouche bien rouge — maman en vrai, en quête d’une façon d’être une excellente mère.
Mon enfant, dit-elle, voix insistante comme celle de Catherine Deneuve dans Peau d’Âne, fervente pour l’amour au bébé. Mon serait le prénom, Enfant son nom de famille ? Ce n’est qu’une hypothèse. Il ne sera pas question de papa, ou si peu.
« Je nourrirai mon enfant de lapins que j’élèverai pour qu’il comprenne l’importance des saisons. »

Monde de l’enfance et d’une adulte
Le modèle de la mère parfaite — la lecture du livre de Laurence Pernoud — ne répond pas à la vraie question : comment faire quand la fatigue d’être maman à plein temps épuise, fissure ? Clown au début du spectacle, Amélie Roman incarne un personnage de mère qui ne veut plus de cet enfant comme d’une entrave — à sa vie sociale, à sa liberté d’être. Que veut dire prendre du temps pour soi ? Serait-ce sans Mon Enfant ?
Le landau va et vient sur scène. Les sons de l’enfant chatouillent l’oreille de la mère — qui a aussi besoin de souffler. Elle fume, à distance. Ce temps à soi, ne pas s’oublier.
« Laisse ta mère faire trois fois le tour du jardin, et ça ira mieux après. »
Le ton badin, l’humour tendre, facilitent la compréhension d’une histoire difficile. Être mère, fêter des anniversaires le mercredi, ne plus être invitée car l’enfant prend de la place — puis devoir justifier son absence.
De la musique, un air de flûte. Tim Fromont Placendi, musicien discret et présent, accompagne cette solitude vécue. Il est là avec sa guitare, sa flûte — une présence bienfaisante auprès de cette mère. Il prendra, sous nos yeux, une vraie place dans l’histoire. Attendre la fin du spectacle pour être charmé par le dénouement du conte.
La trame enchaîne émerveillement, peur, grande peur devant l’acte d’une mère débordée face à son enfant. Se découvre alors la magie — par les voix de marionnettes, celle d’une vierge aidante, et la douceur même dans le choix de laisser l’enfant au monde de la forêt.
Le conte résonne, fait frémir d’émotions. La scénographie, très travaillée, joue entre lumière et ombre — déplacement du landau, échanges entre la mère et les personnages de la forêt.
Avoir quitté un instant la clown pour avoir peur ensemble — comme les enfants aiment ces histoires de Chaperon Rouge, de nains, de princesse — permet d’entendre la mère perdue instituer un univers où son enfant grandit sans elle. Faire confiance à la chenille devenue papillon.
Parsemé de mots du conte et de mots d’aujourd’hui — le téléphone portable, les injonctions contemporaines — le spectacle dit ce qui, au fond, ne change pas. Dans la pénombre de la forêt, nous devenons adultes dans ce monde où l’enfant se débrouille peut-être mieux pour vivre. Les références à Mowgli, à Peter Pan, aux nains sans Blanche-Neige prennent chair par la comédienne aux talents multiples. On l’a rencontrée clown ; elle fait simultanément parler la marionnette, lui donne la réplique, incarne l’enfant qu’elle a été, l’enfant qu’elle recherche. Elle cherche, ébahie par le cadeau que la vie lui réserve.
La dernière chanson tire l’émotion — vivre sans se perdre, sans se perdre de vue. Tim Fromont Placendi rassure la mère seule, et nous avec elle, dans cette forêt désenchantée.
Sans approche morale, ce conte est celui des enfants et des parents. On peut y entendre la place que chacun souhaite prendre, cherche, dans une relation aimante — proche, distante, ensemble pour longtemps. Un spectacle génial dans lequel l’émotion est juste présente, jamais appuyée, douce. Il raconte la vie intérieure d’une maman, l’écart entre l’idéal et une réalité moins exaltante — un rêve mis en scène avec la grâce de ceux qui savent que l’enfant et l’adulte prennent leur place sans qu’on ait besoin de s’épancher.
« Tes mots sont parfois de travers, mais ton amour est bien droit. »
écriture, mise en scène Marie Levavasseur / conseils dramaturgiques Mariette Navarro / assistanat à la mise en scène Fanny Chevallier / collaboration artistique Gaëlle Moquay / jeu Amélie Roman / musique, jeu Tim Fromont Placenti / marionnettes Julien Aillet / création lumière Hervé Gary / scénographie, construction Gaëlle Bouilly / construction Amaury Roussel, Sylvain Liagre / costumes, accessoires Mélanie Loisy / © Fabien Debrabandere


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