Deux jumeaux, un miroir, une île. Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre signe une fable psychologique aussi érudite que hilarante, portée par une distribution au cordeau. À voir au Théâtre de l’Œuvre à partir du 22 mai.

Deux fauteuils, une tapisserie médiévale, un service à thé. Le décor est celui d’une comédie de mœurs. Mais ce que Hedi Tillette de Clermont-Tonnerre a mis en scène ici tient d’autre chose : la chronique clinique de deux jumeaux devenus millionnaires, depuis une enfance miséreuse en Écosse jusqu’à la retraite dorée dans un château sur île privatisée — Brecqhou, paradis fiscal, bout de droit normand perdu dans la Manche.

L’histoire est vraie. Et elle est drôle. Terriblement drôle.

Ils se marient en même temps, divorcent en même temps, ont chacun une fille au même moment. Experts en contournement de loi, ils découvrent trop tard que l’îlot qu’ils ont choisi pour domicilier leur empire est régi par un droit normand qui interdit aux femmes d’hériter. Le retour de la loi forclose : impeccable.

La pièce aurait pu rester anecdotique. Elle ne l’est pas. Car ce que l’auteur-interprète saisit — avec une intelligence rare — c’est la structure psychique sous-jacente à cette gémellité pathologique. Lorsque le téléphone sonne, celui qui décroche répond : son frère. Aucun ne possède sa voix, sa pensée, son dire en propre. Le double n’est pas ici un motif dramatique. Il est le nœud de tout.

Freud distingue le choix d’objet selon le type narcissique — on aime ce que l’on est, ce que l’on a été, ce que l’on voudrait être — et le choix par étayage — on aime celui qui nourrit, qui protège. Ce que la pièce donne à voir, c’est l’entrelacement des deux : chacun se sur-subjective en individu étayé par l’autre, tout en sachant, au fond, que séparé il n’est rien. Le miroir n’y reflète pas soi-même — il reflète le jumeau, le moi idéal. Voir comment l’un sert le thé à l’autre. Voir comment tous deux remuent leur tasse, de la même façon, au même instant.

De cette angoisse fondamentale — n’être rien sans son double — ils ont fait un moteur. Capitalisme et gémellité conjugués : un individualisme à deux, donc à zéro. Le monde entier est projeté sous le mode paranoïaque. Mais rien ne résiste au couple assemblé, tout-puissant — une toute-puissance que tout échec menace de néantisation. Quant à la loi : forclose depuis l’origine.

Hedi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon défendent ces deux monstres chatoyants avec une précision jubilatoire. On s’amuse beaucoup. On frémit un peu. C’est exactement ce qu’il faut.


Distribution : texte et mise en scène Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Vincent Debost — avec Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, Lisa Pajon (en alternance avec Clara Artut-Vaude et Naïm Bakhtiarn), et Christian Nouaux.

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