Avec Oser Dire, Zoé et Armand signent un spectacle musical rare : drôle, érudit, charnel. Deux comédiens-musiciens explorent l’histoire de la censure en chansons, du vaudeville grivois aux airs révolutionnaires, avec une liberté de corps et d’invention qui fait de la scène un terrain de jeu politique autant qu’amoureux.


Chanter la censure est un pari risqué. Le spectacle le relève avec légèreté et profondeur mêlées. Dès l’entrée en scène, une question flotte dans l’air : le spectacle est-il annulé, supprimé, reporté ? Ce geste inaugural — feindre d’être empêché — est déjà en soi une forme de transgression.

La force du spectacle tient d’abord à la liberté physique de ses deux interprètes. Zoé et Armand se déplacent, se frôlent, partagent un même clavier — une main de l’un, une main de l’autre posée sur les touches. Ce jeu à deux mains génère une tension érotique qui redouble la tension politique sous-jacente : celle de ce qui peut ou ne peut pas se dire, se montrer, s’entendre.

Critique du spectacle Oser Dire avec Zoé et Armand : un voyage musical à travers l'histoire de la censure, drôle, politique et sensuel. À voir.

Le parcours historique est balisé avec malice. La censure traverse les siècles — Napoléon, la Grande Guerre, les écoles religieuses — révélant moins une série d’anecdotes qu’une constante anthropologique : le pouvoir se dit aussi par ce qu’il tait. La séquence consacrée à Philippe Katerine, dont le Nu a résonné lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de 2024, donne au spectacle une acuité contemporaine inattendue. Est-ce qu’il y aurait des guerres si on était restés nus. La légèreté apparente de la formule ne doit pas faire illusion.

Que dit la censure d’une époque? D’abord qu’une société se définit autant par ce qu’elle interdit que par ce qu’elle célèbre. Le spectacle ausculte ce négatif : les chansons jugées vulgaires, les modes de vie réprouvés, le droit à la moquerie contesté. Bobby Lapointe et ses jeux de mots inépuisables (Entend qui peut, comprend qui veut), les Colonies de vacances et leur inventaire impertinent des petites transgressions enfantines — faire pipi dans le lavabo —, ou encore Jésus-Christ en hippie d’Eddie Vartan et Philippe Labro : autant d’airs qui ont en commun d’avoir irrité quelqu’un, quelque part, à un moment donné. L’humour y trouve une fonction critique, pas seulement récréative.

La dimension politique affleure aussi dans les chants de la Résistance et dans une Marseillaise détournée en hymne pacifiste. La transgression n’est jamais gratuite: elle révèle ce que la norme refoule.

On retrouve dans cette performance la même qualité d’interprétation que dans J’ai mangé du Jacques, le précédent spectacle du duo, consacré à Jacques Brel: une présence scénique totale, une maîtrise instrumentale qui ne se pose jamais en démonstration, et un art de faire vivre un répertoire patrimonial sans l’embaumement.

Oser Dire est un spectacle malicieux et nécessaire. Il rappelle, en chansons, que la liberté ne se décrète pas: elle s’arrache, se murmure, se chante — malgré tout.

Un excellent spectacle malicieux


Théâtre de L’Essaïon.6, rue Pierre-au-Lard. 75004 Paris. Sur scène : Julie Autissier et Raphaël Callandreau. Livret et musique Raphaël Callendreau. Mise en scène Nicolas Guilleminot. du 6 avril au 26 mai, lundi, mardi à 19 heures.


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