Deux hommes en smoking dans la nuit cosmique. Entre eux, une malle — celle-là même où furent retrouvés, à la mort de Pessoa, vingt-sept mille fragments inédits. De là surgit tout : la lumière, les voix, le vertige. Et la question qui ne lâche pas : qui parle, au juste ?

Jean-Paul Sermadiras, immense acteur sait ce que c’est que d’habiter un texte de l’intérieur. Son adaptation du Livre de l’intranquillité ne cherche pas à représenter Pessoa : elle cherche à faire circuler sa pensée entre deux corps, deux présences, deux consciences qui se parlent pour ne pas tomber. La scène se peuple de lampions sortant d’un objet scénique tour à tour valise, table, banc et cercueil. Présence et transformation : le texte pessoien, hétéronymique, s’inventant non seulement des vies multiples mais une conception de l’autre comme une idée construite à son sujet, trouve dans ce dispositif un corps adéquat.

« Les émotions peuvent susciter ma curiosité. Les faits, quels qu’ils puissent être, n’en éveillent chez moi aucune. »

Ce pourrait être la devise du spectacle entier — une attention radicale au mouvement intérieur, une indifférence souveraine à l’anecdote. À qui parlent-ils ? Se rejoignent-ils dans cet univers cosmologique à travers ces fragments à la fois en marge de la réalité et au plus profond de l’âme ? Nul ne le sait — et c’est précisément ce non-savoir qui tient le spectateur en éveil.

Tout ce que j’ai recherché dans la vie, j’ai de moi-même cessé de le chercher. Je suis comme un homme qui chercherait distraitement quelque chose et qui, entre la quête et le rêve, aurait oublié ce que c’était.

Ni errants ni fous, encore moins exaltés, Thierry Gibault et Olivier Ythier sont deux présences attentives à leur perception d’un univers qui, pour être insaisissable, n’en est pas moins parfaitement cohérent. Deux trajectoires distinctes, une seule présence scénique — troublante, parce qu’on ne sait jamais lequel des deux est Pessoa, et que cette indécision est précisément le sujet.

L’accordéon de Gabriel Levasseur et ce chant libre en portugais — proche du fado sans le citer — instaurent une mélancolie cosmologique que Pessoa n’aurait pas désavouée. Rien n’est absurde : le monde tient avec l’idée qu’il se fait de son environnement.

Métaphysique est le mot qui qualifie au mieux cette atmosphère scénique. Les rires et les pas de danse ajoutent une dimension vitale aux mots. La liste des questions humaines ne saurait faire le tour de cet halo de paroles sensibles — l’humain comme variété animale, les mots comme seule issue possible pour dire le monde. Être à la lisière, comme un parti pris des choses, participe à un en-dedans et à un regard extérieur attentif au déroulement de la vie : contempler le monde et être ivre de conscience.

Nous vivons presque toujours à l’extérieur de nous, et la vie elle-même est une dispersion perpétuelle. Et pourtant nous tendons vers nous-mêmes comme vers un centre autour duquel nous décrivons, telles des planètes, des ellipses absurdes et lointaines.

Ce vertige-là n’est pas une posture — c’est la structure même du spectacle, deux hommes qui orbitent l’un autour de l’autre sans jamais tout à fait se rejoindre ni se perdre.

L’ordinaire se sacralise en fable spirituelle — une scène chez le coiffeur devient événement métaphysique. Le tapotement des touches d’un clavier se fait entendre sur le plateau : écrire pour dire, parler du bruit des mots et les faire vivre, c’est le défi que ce spectacle relève magistralement. La ressemblance physique revendiquée avec l’auteur — la moustache, le chapeau, cet air banal et intrigant — fait de la pluralité hétéronymique un trouble visible : Pessoa se jouant de multiples identités pour n’en épouser aucune.

Avoir des opinions, c’est être vendu à soi-même. Ne pas en avoir, c’est exister. Les avoir toutes, c’est être poète.

Les deux comédiens incarnent exactement cet écart — entre la vente et l’existence, entre le silence et le tumulte.

Ce qui frappe dans ce spectacle, c’est la résistance. Non pas la résistance politique au sens d’un théâtre engagé, mais quelque chose de plus fondamental : deux hommes qui parlent pour tenir debout. Tant qu’ils parlent, la catastrophe n’a pas encore gagné. Et cette catastrophe-là n’est pas dans les nouvelles du jour — elle est dans la fatigue d’un corps, dans un silence trop long, dans la conscience aiguë du vertige. La scénographie de Jean-Luc Chanonat — compagnon de route de Sermadiras depuis 1993, passé par quinze ans auprès de Patrice Chéreau — ouvre peu à peu le plateau vers un ciel étoilé, un croissant de lune suspendu, comme si l’espace intime du poète finissait par rejoindre l’infini. À la fin, tout retourne à la malle. La poésie se referme dans l’ombre, dans l’attente d’une nouvelle aurore.

Des rêves à ne pas rater, une écoute qu’on n’espérait plus — c’est ainsi que se perçoit cette bulle qui transporte et transforme le spectateur en écoutant attentif. La merveilleuse mise en scène et l’intensité des comédiens laissent coi, interrogeant plus que jamais le monde auquel on pense appartenir. Pessoa consonne.


L’Intranquillité — d’après Fernando Pessoa. Adaptation et mise en scène Jean-Paul Sermadiras. Avec Thierry Gibault et Olivier Ythier. Voix Maria de Medeiros. Composition et création sonore Pascale Salkin. Lumières Jean-Luc Chanonat. Chorégraphie Marion Lévy. Costumes Cidalia da Costa. Traduction Françoise Laye. Théâtre 100, 100 rue de Charenton, Paris 11e — jusqu’au 30 mai à 20h. Festival Off d’Avignon 2026, Théâtre du Petit Chien, 76 rue Guillaume Puy, Avignon — du 4 au 25 juillet à 13h05, relâche les 7, 14 et 21 juillet. Durée 1h15. Réservations : 04 84 51 07 48.


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