[Cinéma] »Toutes mes sœurs » de Massoud Bakhshi — critique du documentaire iranien.

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L’Iran interdit

Massoud Bakhshi n’est pas un inconnu. Son précédent long métrage, Yalda, la nuit du pardon (2020), avait remporté le Grand Prix du jury à Sundance — une fiction tendue autour d’une émission de télévision iranienne où une condamnée à mort peut obtenir sa grâce en direct. Avec Toutes mes sœurs, il change de registre et de temporalité : exit la dramaturgie resserrée, place à la durée, à l’accumulation, au temps qui travaille. Le cinéaste iranien Massoud Bakhshi signe avec Toutes mes sœurs un documentaire iranien d’une rare densité. Bakhshi filme depuis Téhéran ce que les régimes autoritaires préfèrent laisser dans l’ombre : l’intérieur des maisons, l’enfance des filles, la transmission silencieuse des normes. Dans un pays où le documentaire indépendant se tourne souvent à l’insu des autorités, Toutes mes sœurs porte aussi, en creux, le risque de faire.

Deux jeunes filles assises sur un banc, portant des foulards colorés, tenant une bouteille d'eau, avec un garçon jouant en arrière-plan et des vélos à proximité.

La caméra comme tiers

Ce mercredi sort Toutes mes sœurs, un documentaire que le cinéaste iranien Massoud Bakhshi a consacré à ses propres nièces — dix-huit ans de tournage, de 2007 à 2025, de leur prime enfance jusqu’au seuil de l’âge adulte à Téhéran. Cette traversée nous est précieuse pour comprendre un peu plus un monde étrange. Et aussi découvrir ce qui se passe entre un oncle et ses nièces dès lors qu’une caméra s’installe entre eux comme condition même de la relation. La caméra comme tiers.

Un groupe de jeunes filles portant des uniformes gris et des écharpes tricolores, chantant ensemble avec enthousiasme.

Le projet affiche une ambition certaine : capter ce que la société iranienne inscrit dans les corps et les désirs de deux jeunes filles avant même que la parole s’en mêle. Bakhshi a passé des semaines entières avec les deux sœurs pour qu’elles oublient peu à peu la présence du tournage et développent une relation naturelle avec la caméra. Naturelle? le mot résiste. Ce qu’on voit, c’est un amour constamment médié par l’objectif. Quelque chose ne passe pas tout à fait.

Deux jeunes femmes souriant ensemble, portant des hijabs, dans un environnement intérieur lumineux.

Ce que le film livre en revanche avec une acuité inattendue, c’est la précocité du rapport au corps et au cheveu. Dès les premières séquences, les fillettes s’emparent de leur chevelure comme d’un objet intime mais aussi exogène, collectif, groupal, bien avant que l’entrée à l’école n’impose l’uniforme et le voile. Le fétichisme n’est pas appris à l’âge adulte : il est déjà là, incorporé. La loi a réussi à précéder la conscience.

Deux enfants regardant attentivement un appareil photo.

L’incarnation la plus troublante est la grand-mère. Nous n’entendons que sa voix. Elle porte et fait tomber sur les filles une religiosité d’une férocité tranquille, sans doute ni négociation. La violence du régime trouve ses supplétifs chez ses anciennes victimes. Le voile tombe non de la police des moeurs mais de la grand-mère elle même. Par une identification à l’agresseur qui se croit atavisme ou tradition, le piège ne se referme pas sur les âmes, il les précède.

Il n’empêche, la fin du docu laisse entrevoir dans un épais brouillard un peu d’espoir.

Un documentaire dense et bouleversant.


Réalisation : Massoud Bakhshi — Durée : 1h18 — Distribution : Pyramide — Sortie : 3 juin 2026


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David écrit sur le théâtre depuis 1985

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