Dans la continuité du formidable C’est si simple l’amour (toujours à l’affiche), Charles Berling propose à l’Atelier une autre pièce du cycle des Pièces de mort de Norén. Cette fois, la famille entière est convoquée pour assister et participer à son propre effondrement.
Dans C’est si simple l’amour, nous suivons deux êtres qui n’arrivent plus à se quitter parce qu’ils n’ont jamais su se rejoindre. Lost and Found décale d’une génération la même équation et ce sont ici les enfants qui héritent de l’incapacité parentale à désirer.
Erik et Marie. Un dimanche. L’ennui comme fond sonore d’une vie bien tenue. Puis entrent Peter et Anna, seize et dix-neuf ans, porteurs de tout ce que la maison produit : la dérive vers l’extrême droite, la toxicomanie, le pornographique autant de substituts au désir réel. La verticalité parentale est là, intacte dans sa forme cependant que vide dans sa substance. Ce n’est pas une famille qui s’effondre : c’est une famille qui découvre qu’elle est déjà effondrée et qui continue méticuleusement à lutter pour ne rien en savoir.

Norén écrit l’agonie lente sous la forme d’une mort (du désir) qui consiste à continuer de vivre en tenant compagnie à son propre cadavre.
L’agonie est une destination de l’effondrement. Elle est une cible lointaine, invisible, vers laquelle chaque réplique, chaque silence, chaque dimanche raté fait imperceptiblement avancer. On n’assiste pas à une chute, on assiste à un mouvement continu par lequel les êtres s’approchent de leur propre disparition. L’effondrement final est inscrit dans le premier mot échangé, dans cet ennui accepté sans résistance.
Le titre anglais dit tout : Lost and Found, le bureau des objets trouvés, ce lieu où reviendrait ce qu’on a perdu. Freud le savait, lui qui regardait son petit-fils jouer à faire disparaître et revenir une bobine : fort, da, parti, là. La perte nous constitue. Chez Norén, le jeu a cessé d’être un jeu. La bobine ne reviendra pas. On restera, pétrifié, au guichet des objets trouvés.
Tout en mimant le bonheur, car ce que cherche chaque personnage sous les joutes verbales et les provocations croisées, c’est le bonheur. Un bonheur comme une chose réputée simple, mais si peu élaborée qu’elle en est insaisissable. Le bonheur cible lointaine symétrique de l’agonie.
Anna et Peter ne sont pas des adolescents rebelles ; leur transgression n’est pas une révolte contre la verticalité parentale mais le symptôme de sa disparition. Ces enfants combattent ce qui n’existe plus depuis longtemps. Il n’y a plus de loi paternelle à renverser, seulement son simulacre bourgeois, son décor. Les faux combats contre une verticalité disparue ne libèrent pas. Ils donnent l’illusion d’une tension là où il n’y a qu’un vide. La transgression devient le leurre parfait : elle mime le désir sans en produire aucun, elle mime la vie sans en arrêter l’agonie.
C’est en quoi la pièce reste si actuelle. Le wokisme n’est que cela, à l’échelle du collectif : une grammaire de la révolte sans obstacle, où l’on débaptise des statues et des œuvres faute de pouvoir nommer ce qui manque, où l’on déconstruit des pères symboliques déjà disparus.
Le manque, carburant de toute civilisation, du capitalisme, du génie humain se retourne : faute de désir élaboré, le manque devient moteur de la perte de sens. Erik et Marie sont des produits accomplis de cette mécanique : ils ont tout, ils manquent de tout, et ce manque devenu familier ne fait même plus souffrir. La pièce donne à voir la perte non pas de la bobine de Freud mais de la faculté même de désirer perdre et de désirer retrouver.

La mise en scène de Charles Berling épouse ce vertige avec intelligence. Le décor est délibérément artificiel. L’intérieur bourgeois ressemble à un un intérieur bourgeois, mais Berling ne cherche pas à naturaliser : il théâtralise. Il invite des spectateurs sur le plateau, assis parmi les personnages. La mise en abyme est totale : nous regardons des acteurs jouer des personnages qui jouent à être des gens normaux, dans un salon qui joue à être un vrai salon. Le théâtre est partout. Epatant.
Dans cet espace savamment factice, les quatre interprètes sont remarquables. Charles Berling se révèle tout en retenue, d’autant plus juste. À ses côtés, Bérengère Warluzel et Louise Arcangioli composent une partition serrée, sans faille. Mais c’est Pierrick Grillet, dans le rôle de Peter, qui retient particulièrement l’attention : jeune comédien à la présence accomplie, il habite son personnage de l’intérieur avec une sobriété et une densité qui forcent le respect. Dernière raison, et non des moindres, de courir voir la pièce.
Distribution : Louise Arcangioli, Charles Berling, Pierrick Grillet, Bérengère Warluzel. Texte Lars Norén, traduction Johan Härnsten et Amélie Wendling, adaptation Alain Fromager et Amélie Wendling. Théâtre de l’Atelier, du 2 au 28 juin 2026.


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