« C’est si simple l’amour » de Lars Norén, la fonction de l’Autre couple dans l’économie amoureuse

Une nuit de première. Alcools, éclats de rire, Nina Simone en fond sonore. Et sous la surface brillante, une catastrophe en marche que tout le monde sait déjà inévitable. C’est si simple l’amour, pièce inédite en France du grand dramaturge suédois Lars Norén (1944-2021), mise en scène par Charles Berling au Théâtre de l’Atelier, est une œuvre profonde, angoissante, et d’une vérité psychanalytique bouleversante. On en sort secoué, d’avoir autant ri et autant frémi.

I. « Une putain de bonne représentation », le déni comme ouverture

La pièce s’ouvre sur ces mots : « Une putain de bonne représentation, une foutrement bonne. On a adoré. » Tout est dit d’emblée, et pourtant tout est caché. Ces mots de déni forment le seuil de la pièce comme ils en constituent le nœud : ce que l’on refuse de savoir, ce que l’on cache à soi-même, ne tarde pas à surgir en scène. Norén construit son drame sur cette toile de fond muette : le ratage de la première représentation, évènement central qui n’est jamais nommé directement mais qui infuse chaque réplique, chaque verre d’alcool, chaque éclat de cruauté.

Alma (Bérengère Warluzel) et Robert (Charles Berling) sont comédiens, couple à la scène comme à la ville. Pour fêter cette première, ils reçoivent Hedda (Caroline Proust), actrice amie, mise sur la touche depuis des années, et son mari Jonas (Alain Fromager), psychologue au mutisme inquiétant. Au fil de cette nuit d’alcool, les langues se délient, les masques tombent, et une spirale d’agressions verbales, de révélations et de violence psychologique s’enclenche, irrépressible.

La pièce se ferme sur la mauvaise critique recueillie au réveil. Tous les personnages, toute la nuit, n’ont eu que cela en tête sans jamais l’énoncer. L’hypocrisie est parfaitement partagée. Et c’est Alma qui, au petit matin, avant même d’avoir lu la première ligne de la presse, met fin à ses jours, comme seule issue possible à cette mort sociale.

II. L’ironie du titre, Lars Norén, dramaturge de l’ombre

Il y a dans ce titre quelque chose de proprement vertigineux. C’est si simple l’amour : l’ironie est absolue. Dans l’univers de Norén, il n’y a que jalousie, ambitions personnelles, destructivité humaine. Il faut « porter en soi le chaos pour donner naissance à une étoile qui danse », écrit Nietzsche, et les personnages de Norén dansent, en effet, mais c’est la danse macabre de ceux qui se brûlent pour ne pas sentir le froid du vide.

Lars Norén (1944-2021) est l’un des plus grands dramaturges du XXe siècle, souvent comparé à Tchekhov ou Strindberg. Diagnostiqué schizophrène dans les années 1960, brièvement hospitalisé en psychiatrie à la mort de sa mère, il tire de cette traversée une conception du théâtre comme mise en forme du chaos intérieur. C’est si simple l’amour appartient au cycle des quatorze « Pièces de mort » écrites entre 1989 et 1995, dont fait également partie Démons (1982). Les deux pièces partagent le même canevas : un couple intense reçoit un autre couple, et l’invitation déclenche une messe noire où tout ce qui était refoulé remonte à la surface.

Dans ces deux œuvres, comme dans Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee, la présence de l’Autre couple fonctionne comme un révélateur chimique. Chez Albee, George et Martha exhibent leur destruction mutuelle devant Nick et Honey avec une jouissance exhibitionniste. On pense irrésistiblement à Richard Burton et Elizabeth Taylor, couple emblématique de la passion destructrice portée à la scène. Chez Norén, la mécanique est identique : l’Autre couple est à la fois miroir, terrain de projection et accélérateur de catastrophe.

III. La fonction de l’Autre couple dans l’économie amoureuse

Mais Norén introduit dans C’est si simple l’amour une opposition qui lui est spécifique. Dans Démons, le clivage opposait le couple de l’intensité destructrice au couple de la routine familiale défensive. Ici, l’opposition s’articule différemment : d’un côté, Robert et Alma, qui ont fait le choix exclusif d’un projet artistique commun, sans enfant, sans filet ; de l’autre, Hedda et Jonas, qui, malgré les failles de leur couple, ont fondé une famille, maintenu une maternité, préservé un espace de survie symbolique hors de l’art.

Cette opposition est le cœur de la pièce. Freud l’avait pressenti dans ses Nouvelles conférences sur la psychanalyse : « Le bonheur conjugal reste mal assuré tant que la femme n’a pas réussi à faire de son époux son enfant, tant qu’elle ne se comporte pas maternellement envers lui. » Alma n’est pas maternelle, elle est prédatrice, droguée au désir, à l’admiration du public, incapable d’apaisement. L’opposition entre la mère et la femme-artiste est ici radicale, sans compromis possible.

L’art et la jalousie peuvent fonctionner comme suppléances au non-rapport-sexuel, c’est-à-dire comme des manières de pallier l’impossibilité structurelle de la rencontre entre les sexes. Robert et Alma ont choisi l’art comme suppléance absolue. Ils se sont saccagés mutuellement pour ne pas sentir le vide, préférant le feu au froid du manque. Leur couple sado-masochiste fonctionne comme une anesthésie contre le néant, une compulsion de répétition qui rejoue sans cesse le même conflit sans jamais le résoudre. Robert n’a pas été le Pygmalion qu’il rêvait d’être pour Alma ; il est jaloux d’un poète homosexuel, son double haï au miroir, ce qu’il n’aura jamais été.

IV. Tomber hors du monde, mort sociale et suicide d’Alma

Ce qui rend la pièce véritablement vertigineuse, c’est sa démonstration que l’échec artistique n’est pas ici un événement parmi d’autres : c’est une mort. Robert et Alma n’ont pas construit la cloison élémentaire entre vie artistique et vie sociale, ils n’ont pas anticipé la nécessité de se ménager un espace de survie en cas de fin du succès. Leur identité tout entière s’est constituée de coordonnées symboliques liées à leur carrière. L’échec de la première les expose absolument nus, dépourvus de toute existence sociale.

Freud, dans Le Malaise dans la culture, cite un poète : « On ne peut pas tomber hors du monde. » Pourtant, c’est exactement ce que Norén met en scène : deux artistes qui tombent hors du monde. Le « laissé tomber » du président Schreber, ce Liegengelassen freudien, abandon par l’Autre, devient ici métaphore d’une décompensation. Ils sont désormais seuls. La mort d’Alma avant même la lecture de la critique est la conséquence logique de n’avoir jamais construit d’autre monde que celui de la scène et d’avoir ainsi, en Alma, une femme que Marguerite Duras eût dite « vue de toutes parts », sans intériorité propre, le spectateur ayant occupé toute sa psyché.

V. La scénographie, interpénétration du public et du privé

La mise en scène de Charles Berling accentue magistralement cette dissolution des frontières. Des spectateurs sont assis sur le plateau même, mêlés aux comédiens, brisant la séparation scène/salle. Ce dispositif n’est pas un effet : c’est une proposition théorique. Nous pénétrons littéralement dans l’appareil psychique des personnages. La frontière entre vie publique et vie privée, entre le moi et l’Autre, est abolie. Ce que la scénographie dit, c’est la maladie de notre société contemporaine : l’exposition permanente, la vie sous le regard de tous, l’impossibilité du for intérieur.

On rit énormément durant la pièce, surtout des outrances de Robert, de ses forces de destruction, de son goût du sacrilège et de la profanation. La cruauté des personnages atteint par moments une outrance presque comique. C’est ce que Norén a toujours su faire : mettre en scène la folie du quotidien avec une vérité si nue qu’elle en devient drôle, comme on rit dans la salle d’attente d’un cabinet de psychiatrie.

C’est si simple l’amour est une pièce essentielle, organique, angoissante, et profondément nécessaire. À voir de toute urgence.


Texte Lars Norén — Traduction Aino Höglund et Amélie Wendling — Adaptation Alain Fromager et Amélie Wendling — Mise en scène Charles Berling — Avec Charles Berling (Robert), Bérengère Warluzel (Alma), Caroline Proust (Hedda), Alain Fromager (Jonas) — Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris — Du 21 mai au 1er juillet 2026 — Vu le 23 mai 2026


En savoir plus sur L'Autre Scène (.ORG)

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur L'Autre Scène (.ORG)

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture