Quand Noémie apprend que son fils est accusé de viol, son propre passé resurface avec fracas. Les Glaces, texte de Rebecca Deraspe mis en scène par Sophie Langevin, ausculte avec précision et sans manichéisme la mécanique du déni, la complexité des responsabilités et le long travail du dégel de la parole. Une pièce chorale magnifiquement interprétée, coup de cœur du Festival Avignon Off 2026.
Un espace pour dire
Bien que toute la surface de la scène soit pleinement utilisée – espaces tiroirs, ici et là, crées par des faisceaux de lumière et de glissement du son – l’ambiance d’un huis-clos s’installe. La révélation d’un viol au temps de l’adolescence de Noémie surgit lorsque qu’elle apprend l’accusation portée à son fils pour un viol. La mise en lumière des responsabilités des génération s’ouvre : père, mère, fils et enfant en devenir et une quête de vérité. Le retour d’un passé traumatique prend place dans la reconstruction de la scène du viol. Si les mots mentent, si la vie efface les actes, le corps s’en souvient.
C’est sûrement le fait que
toi t’as soulevé ma jupe
que j’essayais de retenir à deux mains
qui t’a fait penser
que j’en avais envie
Noémie, scène 17
Les mots requièrent la précision, enjeu de la dénonciation d’un crime : le viol, ils prennent corps chez et par les protagonistes qui se refusent à mesurer l’ampleur des faits et de ses conséquences. Ils nous prennent à la gorge par une litanie, arrière-plan sonore, des noms du corps, des images mentales de souvenirs effacés. Vison cauchemardesque d’un des hommes auteur du viol.

La vérité : une histoire de point de vue ?
La gravité de la pièce est non seulement palpable dans les corps et le texte, elle l’est aussi dans l’histoire qui progresse en complexité. Une explication des mots et du langage factuel s’impose, les comédiens savent tour à tour faire résonner la façon de définir et ainsi d’imposer une recherche de vérité. Vérité, déni, minimisation des faits alimentent les rencontres entre les deux amis (Vincent et Sébastien adolescents au moment des faits) présumés violeurs, le père et son fils, Noémie (victime à l’âge de seize ans du viol) et son avocat lors de son dépôt de plainte ainsi que le bébé aussi concerné de l’héritage des actes de son père. Les tableaux se succèdent, placent la maison du père au centre comme un lieu de passage et d’accueil et aussi une origine.
Une mise en espace d’un crime : une part manquante
Magnifiquement interprété le texte, et cette mise en scène qui expose des tableaux s’ouvrant dans des espaces limités, participe à la restitution des faits. Témoin des parts manquantes, le public s’empare de chaque fait pour reconstituer une histoire indicible.
Viol, violence, ce consentement jamais acquis pour toujours interroge l’interprétation des accusés : est-ce pulsionnel dit l’un, se retenir dit l’autre, une demande d’éducation sexuelle…
Le manque, l’ignorance et de rien ne vouloir en savoir alimente la recherche d’arguments pour la défense.
Dé-glacer la parole
Dégeler la situation, la sortir d’une sidération pour faire se rejoindre les bords d’une scène morcelée ainsi se joue le traumatisme incorporé. Les femmes (Noémie devenue mère, Marianne épouse de Vincent) cherchent les mots perdus ou inaccessibles et mettre à jour la souffrance, la faire cesser, briser le système de répétition.
Sous nos yeux, l’effraction est nommée, rien ne peut plus se faire comme si elle n’avait pas existé. A cet endroit-là, se reconstitue peut-être une confiance dans les mots qui ne trahissent plus mais crée des images et une conscience des faits, des responsabilités qui engagent une réparation. Nouveau lien à créer, nouvelle façon de vivre avec le passé qui a été outragé. Le dégel de la mémoire en écho aux glaces du Saint Laurent, Rivière du Loup (Québec), là où se déroule le drame se situe aussi la réparation, la réhabilitation au-delà de la sanction pour comprendre, éduquer et renforcer ce travail autour de la parole entre femmes, entre hommes et femmes ainsi qu’avec les enfants.

Sortir de l’univers émotionnel vers une dimension symbolique : entendre les mots et les regards… un travail de scènes
Une construction du récit et une fluidité du passage d’une scène à l’autre magnifient ce travail de mise en scène, de mise à distance qui saisissent. Travail émotionnel pensé à sa juste mesure déclenche une réflexion au sujet des postures d’ouverture (Vincent) et de résistance (Sébastien).
Les Glaces Texte Rebecca Deraspe — Mise en scène Sophie Langevin — Avec Thomas Gourdy, Lydia Indjova, Francesco Mormino, Juliette Moro, Renelde Pierlot, Bryan Polach, Amandine Truffy — Vidéo Jonathan Christoph — Création lumière Jef Metten — Création son Rozenn Lièvre et Pierrick Grobéty — Scénographie Peggy Wurth — Diffusion Delphine Ceccato. Production Escher Theater — Coproduction JUNCTiO — Sélection du Luxembourg en Avignon 2026 avec le soutien de Kultur | lx – Arts Council Luxembourg, de la Ville d’Esch et du Ministère luxembourgeois de la Culture. Prix Michel Tremblay 2023 (meilleure œuvre dramatique au Québec) • Prix de la meilleure production aux Prix des arts de la scène luxembourgeois (2025). Festival Avignon Off — du 4 au 23 juillet, relâche les 10 et 17 juillet — 22h30 — durée 1h45 — 11 • Avignon, Salle 1 — Tout public à partir de 13 ans



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