Au Lucernaire, Delphine Grandsart ressuscite Louise Weber, dite La Goulue, étoile insolente du Moulin Rouge. Dans un monologue aussi drôle que poignant, la reine du french cancan remonte le fil de sa vie à rebours, entre gloire et déchéance, entre gouaille populaire et tragédie sociale. Une plongée dans le Montmartre disparu de la Belle Époque où l’on croise Toulouse-Lautrec, les blanchisseuses, les filles des rues et les artistes sans le sou. Une évocation bouleversante qui fait résonner, derrière les jupons soulevés du cancan, une véritable histoire du désir féminin.
Le french cancan fait sauter le carcan : La Goulue ou le désir féminin en révolte
Au théâtre, il arrive qu’un personnage disparu revienne comme une présence vivante, insolente, émouvante, avec ses blessures, ses éclats de rire et ses jurons. C’est exactement ce qui se produit avec Louise Weber dite La Goulue, actuellement au Lucernaire.
Pendant une heure, Delphine Grandsart accomplit une performance remarquable. Seule en scène, elle traverse les âges de la vie de Louise Weber, de la vieille femme oubliée qui vend des allumettes devant le Moulin Rouge jusqu’à la petite fille orpheline de mère à trois ans. Les voix changent, les corps changent, les regards changent. Le temps lui-même semble se plier aux nécessités du souvenir.
Le choix de raconter cette existence à rebours, clin d’œil assumé au À rebours de Huysmans, évite toute morale facile. Nous savons que l’histoire finira mal. Mais précisément, en remontant vers la jeunesse, le spectacle restitue ce qui demeure plus fort que la misère : l’élan vital.
Le décor est minimaliste. Une bassine de blanchisseuse. Quelques accessoires. Un costume de danseuse avec corset, jupons, falbalas. La silhouette discrète de Toulouse-Lautrec peignant son modèle. Ce qui touche le plus est l’évocation d’un Montmartre disparu. Celui des blanchisseuses, des rapins faméliques, des filles des rues, des cabarets où les frontières sociales s’effaçaient le temps d’une danse. Un monde que décrivent Yvette Guilbert ou encore Pierre Mac Orlan, tendre et cruel à la fois, car derrière les lumières du Moulin Rouge se cache toujours l’ombre de Germinie Lacerteux ou de La Fille Elisa. La même condition féminine broyée par la misère sociale. La même violence faite aux corps des femmes. La même fatalité qui conduit souvent de la gloire à l’abandon.
Le spectacle n’esquive rien : l’avortement à l’aiguille à tricoter, la mort du fils, les coups reçus, la précarité, la vieillesse.
Mais jamais le texte ne verse dans le misérabilisme.
La Goulue résiste. Toujours.
Comme lorsqu’elle répond que « les bleus, ce sont des câlins à l’extérieur », l’ironie populaire comme ultime arme contre le malheur.
Car il y a le cancan, le fameux french cancan. On le réduit souvent à une attraction touristique ou à une carte postale pour visiteurs pressés. C’est oublier sa dimension profondément subversive.
Sous le corset qui serre encore le corps féminin, les jambes se déchaînent. Le désir explose.
Les bottines à talons bobine frappent le sol. Le coup de pied fend l’air.
Le chahut devient insurrection.
Un bras d’honneur au clivage maman-putain
Il y a quelque chose de profondément psychanalytique dans cette danse. Freud admirait Yvette Guilbert au point d’évoquer son art dans sa correspondance. Ce n’est pas un hasard. À quelques années d’intervalle, la psychanalyse naissante et le Paris montmartrois explorent un même continent : celui du désir.
La Goulue danse comme la Gradiva de Freud marche.
Le pied devient signe.
Le mouvement devient langage.
Or le pied est aussi un objet classique du fétichisme masculin décrit par Freud. Depuis des siècles, le regard masculin découpe le corps féminin en fragments désirables : une cheville, un soulier, un bas noir.
Le génie du cancan est de retourner ce dispositif.
Les jambes ne sont plus offertes passivement au regard.
Elles attaquent. Elles donnent des coups de talon. Elles décoiffent les princes.
Elles apostrophent les puissants.
Lorsque La Goulue lance au prince de Galles : « Eh ! de Galles, tu paies l’champagne ? », c’est tout l’ordre social qui vacille un instant.
Le fétiche devient bras d’honneur.
Le désir féminin cesse d’être objet pour devenir sujet.
Le french cancan fait sauter le carcan.
Et avec lui explose aussi le vieux clivage dénoncé par la psychanalyse : celui qui sépare la mère respectable de la femme désirante. La fameuse opposition « maman-putain ».
La Goulue refuse ce partage. Blanchisseuse et danseuse. Amante et travailleuse. Tendre et obscène. Maternelle et provocatrice.
Elle est tout cela ensemble.
C’est peut-être ce qui continue de déranger plus d’un siècle après sa mort.
Le spectacle rappelle aussi sa relation avec les autres danseuses, notamment Jane Avril, sa rivale élégante et mélancolique. Là encore apparaît toute la richesse du Paris de la Belle Époque décrit par Yvette Guilbert dans La Chanson de ma vie : un bouillonnement permanent où se croisent artistes, aristocrates, ouvriers, prostituées et écrivains.
La Goulue demeure cependant une figure unique.
Même son surnom possède une poésie particulière, « La Goulue », populaire, tendre, excessif, vivant. Comme elle.
Du « Continent noir » au cœur rouge
À travers elle surgit également une critique féroce des bien-pensants et des bourgeois. Octave Mirbeau parlait de sa « brutalité radieuse ». La formule est magnifique. Elle résume cette énergie primitive, populaire, irrévérencieuse qui traverse tout le spectacle.
Et lorsque résonne La Butte Rouge, la célèbre chanson antimilitariste, l’émotion prend une autre couleur. Sous les refrains du plaisir affleurent les charniers de l’Histoire. Le Montmartre des bals populaires n’est jamais très loin du sang versé des ouvriers et des paysans.
« Car les bandits qui sont cause des guerres / N’en meurent jamais, on n’tue qu’les innocents. »
Cette chanson agit ici comme un contrepoint bouleversant. Le spectacle célèbre la vie mais n’oublie jamais les morts.
Entre zinc et divan, entre absinthe et psychanalyse, entre Lautrec et Freud, Delphine Gustau et Delphine Grandsart composent ainsi bien davantage qu’une simple biographie théâtrale.
Elles redonnent une voix à une femme presque fracassée par l’existence mais qui refuse obstinément de se laisser réduire à ses blessures.
On sort du Lucernaire avec l’impression d’avoir partagé un verre avec un fantôme magnifique.
Et avec l’envie irrésistible d’aller danser.
Louise Weber dite La Goulue — Texte Delphine Gustau — Mise en scène Delphine Grandsart et Delphine Gustau — Avec Delphine Grandsart — Théâtre du Lucernaire, Paris — jusqu’au 30 août 2026 — Vue le 14 juin 2026
Bibliographie : Sigmund Freud, Correspondance avec Wilhelm Fliess, PUF — Sigmund Freud, Le Délire et les rêves dans la Gradiva de Jensen, Gallimard — Yvette Guilbert, La Chanson de ma vie, Grasset, 1927 — Jane Avril, Mes Mémoires, Phébus, 2005 — Jules et Edmond de Goncourt, Germinie Lacerteux, 1865 — Edmond de Goncourt, La Fille Elisa, 1877 — Octave Mirbeau, Le trottoir au théâtre — André Warnod, Fils de Montmartre suivi de Drôle d’époque — Joris-Karl Huysmans, À rebours, 1884



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