Tout est calme dans les hauteurs — Sivadier offre à Bernhard le burlesque qu’il méritait peut-être

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Sivadier met en scène Maître de Thomas Bernhard au Théâtre du Rond-Point avec un parti pris burlesque qu’on aurait pu craindre mais qui s’impose comme une évidence : derrière l’orgie de narcissisme du couple Meister, quelque chose résiste, quelque chose manque — et ce manque, c’est nous. Une fête du théâtre, portée par un quatuor de comédiens exceptionnels.

L’orgie du Maître

On se demandera si Thomas Bernhard se serait reconnu dans cette mise en scène. L’auteur autrichien, dont l’ironie au vitriol n’avait rien de la farce assumée, se serait peut-être interrogé sur ce parti pris résolument burlesque que Jean-François Sivadier impose à cette pièce de 1980 où un écrivain auto-proclamé génie tient salon dans les Préalpes bavaroises, entouré d’une épouse subjuguée, d’une doctorante terrorisée et d’un journaliste en posture de réceptacle. Bernhard fulminait, certes, mais dans la densité du ressassement, pas dans l’éclat de rire. Et pourtant. Devant le talent exceptionnel des comédiens réunis, la question se dissout. On adhère. On cède. On entre dans la fête.

Le narcissisme comme structure

Ce que Sivadier a compris — et que la distribution porte avec une jubilation contagieuse — c’est que le narcissisme bernhardien n’est pas seulement un trait de caractère mais une architecture. Moritz Meister n’est pas simplement vaniteux : il est la forme même de la vanité érigée en système du monde. Le flot verbal qui sature la scène, le catalogue d’assertions délirantes, les citations de Goethe convoquées entre deux bouchées, tout cela construit moins un personnage qu’une topologie — celle d’un ego qui ne peut se maintenir qu’en occupant l’espace intégral, en interdisant toute respiration à l’autre. Sivadier traduit cet enfermement par une scénographie de l’invasion : les comédiens colonisent la salle, descendent dans le public, rôdent parmi les spectateurs comme pour vérifier que nul n’échappe au magistère du maître. C’est la signature du metteur en scène, et elle sert ici parfaitement le propos.

L’absent qui tient tout

Derrière le narcissisme — et c’est là ce que la mise en scène laisse entrevoir avec subtilité ce qui tient du dispositif — il y a toujours un absent. Un Maître lointain, jamais nommé directement, et dont l’ombre structure l’ensemble. Dans le name dropping qui traverse la pièce de part en part, dans l’invocation compulsive des grands noms de la culture — Goethe, les poètes, les penseurs — se profile moins une communauté qu’un manque. Chaque référence est une béquille, chaque citation une prothèse identitaire. Et ce manque fondateur — qu’on lira comme la béance même sur quoi s’édifie tout complexe d’infériorité déguisé en complexe de supériorité — Bernhard le raconte de l’intérieur même: le spectre qui hante Moritz Meister est aussi le personnage que l’auteur lui-même a créé, un double inquiet de son propre rapport à la grandeur.

Bouchaud, la gourmandise du monstre

Nicolas Bouchaud joue Moritz Meister avec une gourmandise rare, presque obscène. Il habite ce personnage avec excès, et avec conscience de l’excès. Son jeu porte la tension propre à toute grande interprétation : être à la fois dedans et dehors, incarner le monstrueux tout en laissant filtrer ce fond de détresse qui rend le ridicule non risible mais pathétique. Norah Krief lui répond dans une partition d’une précision égale. Le quatuor de clowns tragiques — Bouchaud, Krief, Noaille, Bialek — transforme la soirée en événement.

L’absent, c’est nous

Sivadier a compris quelque chose de plus vertigineux encore : l’absent dont le narcissisme de Meister a besoin pour exister, pourrait bien être le spectateur lui-même. La salle reste éclairée plein feu une bonne partie du spectacle — choix radical, qui convoque chaque spectateur comme témoin et destinataire, comme objet du discours du maître. Les adresses au public sont constants, et Bouchaud ose même, à un moment, une improvisation qui fait vaciller la frontière entre le personnage et lui — entre la fiction du génie et la réalité du comédien qui se sait regardé.

Bernhard est là aussi : le public du Rond-Point, haut lieu de la bien-pensance parisienne, ce peuple à part convaincu d’avoir toujours raison, accepte d’être raillé pour ce qu’il est. La salle rit de Meister en feignant de ne pas voir que c’est d’elle-même qu’on rit. Bernhard n’aurait pas boudé ce plaisir.

Ce faisant, Sivadier nous offre quelque chose de rare et de précieux : le sentiment de compter. D’être important. D’être, pour une heure cinquante, la raison d’être de quelqu’un — fût-ce d’un monstre. Le merveilleux du théâtre est là aussi.

On sortira de Tout est calme dans les hauteurs ébranlé, secoué de rire et traversé d’inquiétude. Sivadier a pris un risque. Il a eu raison.


Tout est calme dans les hauteurs — Maître | texte Thomas Bernhard | traduction Claude Porcell | mise en scène Jean-François Sivadier | avec Nicolas Bouchaud, Norah Krief, Frédéric Noaille, Juliette Bialek, Valérie de Champchesnel | Théâtre du Rond-Point, Salle Renaud-Barrault, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt 75008 Paris | jusqu’au 4 juillet 2026 | du mardi au vendredi 20h, samedi 19h, dimanche 15h


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David Rofé-Sarfati est psychanalyste (Association Lacanienne Internationale, Espace Analytique) et fondateur de L’Autre Scène. Dans sa clinique, il reçoit à Paris 17e et développe une réflexion originale sur la psychanalyse du comédien et s’est spécialisé dans les enjeux psychiques de la PMA.

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