L’Illusion de Yakushima — Naomi Kawase, ou la greffe comme métaphore du consentement à l’Autre

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Un corps étranger peut en sauver un autre. Reste à savoir si l’on accepte de le recevoir. Kawase fait du Japon contemporain le théâtre d’un refus millénaire — et Vicky Krieps son porte-voix occidental, trop visible, parfois trop sonore.

Il y a une constante dans l’œuvre de Naomi Kawase : l’invisible qui agit. Depuis Suzaku (Caméra d’or à Cannes en 1997, elle était la plus jeune lauréate de l’histoire du festival) jusqu’à La Forêt de Mogari (Grand Prix Cannes 2007), la cinéaste de Nara n’a cessé d’interroger ce que les vivants font du manque que leur laissent les morts, et ce que le corps retient de ce que la parole ne peut pas porter.

Ce que la culture ne peut pas intégrer

Le sujet du film est d’une rigueur clinique : le don d’organe au Japon. Corry (Vicky Krieps), française expatriée à Kobé, travaille dans un service pédiatrique de greffes cardiaques. Elle se bat pour convaincre des familles japonaises d’autoriser le prélèvement sur leurs proches en état de mort cérébrale. Le Japon a longtemps résisté à cette pratique — non par ignorance médicale, mais par une conception du corps mort radicale : le corps ne cesse pas d’être habité à l’instant du dernier souffle. Consentir au don, c’est admettre que quelque chose peut quitter ce corps sans que l’âme le suive.

C’est ici que le film touche à quelque chose de psychanalytiquement fertile : ce refus n’est pas irrationnel. Il est la trace d’un rapport au corps comme lieu de l’être-là, comme contenant de ce qui ne se dit pas. Le corps mort n’est pas un déchet organique — il est encore adresse. Prélever un cœur, c’est interrompre cette adresse avant qu’elle ait été entendue. Ce que Corry ne comprend pas, ou comprend trop vite, c’est que la résistance de ses interlocuteurs n’est pas un archaïsme à surmonter : c’est une logique du deuil qui a sa propre temporalité.

La douceur comme regard

Kawase filme avec la lenteur qu’on lui connaît — une lenteur qui n’est pas langueur mais écoute. La caméra de Masaya Suzuki et Arata Dodo s’attarde sur les gestes minimes, les mains qui se tendent vers un enfant, la lumière dans les couloirs de l’hôpital de Kobé, les rues de Yakushima filmées comme on filmerait un rêve dont on ne veut pas sortir. Il y a dans ce film une qualité de présence au monde — aux arbres millénaires de l’île, à l’eau, au silence qui précède la parole — qui est la signature de la réalisatrice depuis ses débuts.

La greffe comme motif central n’est jamais illustrative. Ce qu’on greffe dans ce film, c’est autant un cœur qu’une culture dans une autre, une femme dans un pays qui n’est pas le sien, une langue dans le corps d’une autre langue. Corry est elle-même une greffe — un corps étranger que le Japon tolère, entoure, mais n’absorbe pas tout à fait. Sa solitude croissante à mesure que son amant Jin s’efface pour disparaitre, ressemble à un drame sentimental autant qu’à une déprise ; le greffon ne prend pas comme prévu. Et pourtant nous découvrirons (ne pas spolier) le lien symbolique qui associe ces deux âmes.

Vicky Krieps, trop présente

Le registre que lui impose Kawase tire vers l’effusion là où le film appelait au retrait. Corry pleure, supplie, court. Elle est le bruit humain dans un film qui préférerait le silence. Notre agacement est sans doute voulu — il dit la violence de l’Occidental convaincu que son désir de bien faire est raison suffisante. Jin, lui, est une absence qui parle. Sa disparition reste ouverte, irrésolue. C’est là que Kawase retrouve sa puissance propre : dans ce qui ne se referme pas.

L’inconscient en travail dans la collectif

Ce qui frappe, dans L’Illusion de Yakushima, c’est la façon dont Kawase donne à voir l’inconscient au travail dans le collectif. Une culture aux prises avec la mort, le corps, et la transmission. Yakushima, île des cèdres de huit mille ans, est un décor, une métaphore du temps long — le temps qu’il faut à un peuple pour changer de rapport à ce qu’il cède et à ce qu’il reçoit. Les arbres ont leurs propres cycles de greffe et de mort. Ils ne se hâtent pas.

La cinéaste qui avait filmé le deuil comme une forêt dans La Forêt de Mogari filme ici la résistance au don comme une île : belle, isolée, ancienne, et provisoirement inaccessible.

Provisoirement ?


Film de Naomi Kawase. Avec Vicky Krieps, Kanichirō. France/Japon/Belgique/Luxembourg. 1h52. Sélection officielle Locarno 2025. Sortie le 17 juin 2026. Distribution : AD Vitam


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David Rofé-Sarfati est psychanalyste (Association Lacanienne Internationale, Espace Analytique) et fondateur de L’Autre Scène. Dans sa clinique, il reçoit à Paris 17e et développe une réflexion originale sur la psychanalyse du comédien et s’est spécialisé dans les enjeux psychiques de la PMA.

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