Avignon OFF 2026, 18h40, au 11•Avignon
Delphine Minoui, grand reporter au Figaro, lauréate du Prix Albert Londres, signe avec Badjens son premier roman à avoir franchi la rampe — et quelle rampe. Adaptée de son livre éponyme (Seuil, 2024, Prix Visionnaires, finaliste du Grand Prix de l’Académie française), la pièce est une performance multidisciplinaire. Un coup de poing à l’estomac à ne manquer sous aucun prétexte à Avignon.
Témoignage…
Chiraz, 24 octobre 2022. Une date comme le signe d’une catastrophe. Iran, le régime des Mollahs. Le roman chemine entre le écueils de la répression. Badjens — « mauvais genre » en persan — c’est Zahra, seize ans, née à Chiraz dans une famille où sa venue n’était pas désirée. Sa mère lui glisse en secret ce surnom comme un talisman de transgression. Grandir en Iran sous la République islamique, c’est vivre clivé en deux : un visage pour la rue, un autre pour la maison, le biroun et l’andaroun. Zahra appartient à la génération Z iranienne — biberonnée à la propagande religieuse, accro à TikTok, dansant en cachette sur le rap underground. Elle supporte le voile obligatoire depuis l’âge de neuf ans, apprend à ruser, se rase les cheveux, invente des stratagèmes.
Et puis octobre 2022 : Mahsa Amini est tuée pour un voile mal porté. Nika Shakarami, seize ans comme Zahra, brûle son foulard lors d’une manifestation et disparaît. Quelque chose se brise. Le roman, et désormais la pièce, restitue le soliloque intérieur de Zahra au moment où elle grimpe sur une benne à ordures, foulard à la main, au cœur du soulèvement Femme, Vie, Liberté.
Ce que Delphine Minoui a compris, c’est que la parole des mortes exige d’être restituée. Zahra n’est pas un personnage : elle est un composite de Nika Shakarami, de Sarina, d’Armita, de toutes celles que le régime a transformées en martyres avant même leurs dix-sept ans. Cependant, et voici la première force du spectacle (très oral, très direct, parfois provocateur), l’auteure-metteuse en scène ne cherche ni le pathos ni le témoignage. Elle cherche la justesse, au plus près de la violence subie, de la violence appliquée. Depuis notre fauteuil, nous la sentons traverser la salle jusqu’à nous.
La deuxième force du geste est dans l’interprétation ; la troisième dans les chansons intégrées à la pièce. La comédienne Alice Rahimi est une diva ; elle incarne le texte avec économie, élégance et humanité. Ni déclamation, ni effacement : une présence magnétique qui tient au corps, qui retient et qui ne lâche plus. Elle porte Zahra de l’intérieur. Elle est Zahra, sans jamais forcer, sans jamais expliquer, laissant à peine déborder une violence sourde qui est celle d’une vie entière vécue clivée. On voudrait la quitter des yeux. On ne peut pas.
… et chansons.
La chanson est aujourd’hui en Iran un vecteur de rébellion, une voix d’émancipation, une voie de libération. Elle est partie intégrante de la résistance contre l’oppression. Elle est politique. La liste de ceux qui ont payé donne le vertige : Toomaj Salehi condamné à mort, 252 jours à l’isolement ; Mehdi Yarrahi, 74 coups de fouet pour avoir chanté contre le voile ; Baraye de Shervin Hajipour, hymne du soulèvement Femme, Vie, Liberté, valant à son auteur une arrestation immédiate. Refuser le voile et refuser la propagande antisémite procèdent du même geste. Mehdi Yarrahi l’a incarné : Auschwitz, sa chanson, nomme les atrocités nazies que Téhéran nie, retournant contre le pouvoir le miroir de sa propre barbarie. Son parolier Hossein Shanbehzadeh l’a payé de douze ans de prison. Dans la diaspora, la logique va jusqu’au bout : Hamed Fard dédie un morceau à Netanyahu, « Frappe, car tu frappes bien » ou encore, 021Kid glisse des refrains en hébreu dans le persan, remix de Harbu Darbu.
La musique se devait d’être au plateau. Elle appartient à la lutte. Hura Mirshekari, de sa voix chaude et profonde, chante dans le dialecte sistani — sa langue natale, une langue de minorité, deux fois interdite. Sa voix n’illustre pas le texte : elle l’excède, le complète. Et elle est magnifique.
Musique et texte ne s’additionnent pas ici : ils se démultiplient. Chaque mot de Zahra trouve dans la matière sonore un écho qui le rend irréfutable, irréfragable. Là où la parole peut être empêchée, la musique continue de circuler, de main en main, d’écouteur en écouteur, de manifestation en manifestation.
La chute du spectacle emporte tout. Alice Rahimi, seule sur le plateau, réduite à ce geste fondateur, atteint quelque chose qui appartient au théâtre lorsqu’il irradie dans la cité. Une adolescente sur une benne à ordures. Un foulard qui brûle. Femme, Vie, Liberté : non pas un slogan mais un discours dont Badjens est la chair.
Standing ovation, les coeurs noués
Mise en scène et texte : Delphine Minoui. Comédienne : Alice Rahimi. Chant : Hura Mirshekari / Fiona Sanjabi. Musique : Renaud Satre (N9nE). Création vidéo : Ralph Moussa. Les 4 au 23 juillet, 18h40, 11•Avignon, salle 3, 11 bd Raspail, Avignon. Relâche les vendredis 10 et 17. Crédit photo par Stephen Vincke



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