Se réjouir de voir une biche, c’est la moindre des choses. Mais que faire quand ce simple émerveillement devient la seule parole encore possible ? Derrière une épaisse forêt, dans un établissement séparé de la ville, Claire Lagrange peint, lentement, machinalement, à la gouache pour enfant — et ne dit plus rien.
Se réjouir de voir une biche, c’est le degré zéro du lien au monde — cette capacité minimale à s’émouvoir devant ce qui apparaît, devant la vie qui passe. C’est précisément ce degré zéro que la pièce interroge en creux : que reste-t-il d’un sujet quand il ne lui reste plus que cela, la biche entrevue, la couleur posée sur la feuille, et plus rien de la parole qui autrefois le portait ?
Depuis son arrivée dans un établissement séparé de la ville, derrière une épaisse forêt, Claire Lagrange passe ses journées à peindre lentement, machinalement, à la gouache pour enfant. Elle était pourtant bavarde et agitée à son arrivée, elle avait même un projet de thèse. Aujourd’hui, plus un mot.
Jean et Silvia, deux autres pensionnaires, l’observent, tentent de la déchiffrer, tandis que Madame court d’une pièce à l’autre, débordée par les chiffres, les plannings et une fissure qui s’agrandit.
De l’autre côté de la forêt, la mère de Claire, Madame Lagrange, est perdue. Comment un tel événement a-t-il pu arriver à sa fille ?
Ce dispositif à trois lieux — la chambre de Claire, l’institution qui vacille, la maison de la mère restée de l’autre côté de la forêt — dessine une géographie du silence où chacun, à sa manière, cherche à interpréter ce que l’autre ne dit pas : les pensionnaires par l’observation quasi clinique, l’institution par la gestion et le chiffre, la mère par l’effroi et l’incompréhension. Le silence de Claire n’est jamais comblé par le texte — il devient au contraire le lieu vide autour duquel s’organise, et parfois se fissure, tout le reste.
Un travail minutieux entre objet et voix
Un travail minutieux s’installe sur scène entre théâtre d’objets (manipulation playmobils/marionnettes) et jeu de la comédienne qui incarnent ces personnes dans un lieu « de soin ».
Fabuleuse mise en scène et en abyme, des petits personnages en mouvement (au bout d’une tige) dans une boîte dont l’image est projetée sur grand écran. Elle, Céline Delbecq, prend la voix de Jean et de Silvia — pensionnaires du lieu de soins —, de la mère et du fils de Claire. « Madame » est la soignante, gestionnaire du lieu.
Claire ? Elle est adulte et est aussi l’enfant qui est soignée.
Elle ne parle plus, elle dessine sa pensée. Tous les personnages sont soucieux de Claire, intrigués par son silence… craignent de la brusquer, celle qui a été une enfant distante, dira sa mère.
Les voix modulées par la comédienne créent chaque personnage dans les graves ou les aigües.
Le silence de Claire révèle ainsi les uns et les autres, l’histoire de la mère avec Claire, la place du fils et ses deux pensionnaires rodés à l’étrangeté et si proches de l’enfance.
Avec délicatesse, le monde des pressés et celui de l’émerveillement se conjuguent. Comment peuvent-ils se parler ?
La forêt entoure cette « maison », inquiétante nature et émerveillement de ces inconnus : hêtres, animaux, vers de terre… Vivre dans cet écrin loin de la ville ou avoir été retiré de la ville par nécessité, par épuisement. Le tonnerre effraie, il est sans mesure.
création de grande qualité
Apprivoiser ses mots qui sont dits au sujet du dessin de Claire, plongée dans son œuvre traduit un monde. Celui de la crainte et de la vie, un monde qui s’exprime dans ce lieu de soins. Qu’est-il arrivé à Claire ?
Jeu sobre et juste à l’esthétique gracieuse en adéquation totale avec le sujet : comment vivre avec « un petit courant d’air », « une fissure » dans la vitre ? Subtilité et tendresse pour ces personnages interrogeant l’histoire de Claire et la leur. Francs camarades de pensionnat et mère en tension, l’enfant — le fils — ouvrent la voie des émotions ; du temps pour vivre et les exprimer les uns aux autres.
Ralentir le temps pour voir la nature, observer les changements minuscules et ralentir pour parler plutôt que de le remplir.
Élégance et justesse de ton pour dire la sensibilité des êtres, les vies surchargées où désir et tristesse éteignent les projets… un espoir de thèse évaporé : création d’une peinture.
Regards sur le temps minuscule, élément d’un monde, réaménagé pour chaque personnage : création de grande qualité.
Le Silence de Claire Lagrange . Interprétation, voix et manipulation : Céline Delbecq. 📍 Théâtre des Doms — en salle 📅 Du 4 au 25 juillet 2026 — relâches les 8, 15 et 22 juillet 🕧 12h30 — durée 1h15 🗣 Langue principale : français 🔞 Adulte uniquement, à partir de 15 ans ♿ Accessible aux déficients visuels



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