Ça ne vaut pas la Tour Eiffel : l’érotisme n’a jamais eu besoin de se dévoiler

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Avant que la chanson moderne ne dise tout, Paris savait suggérer : un clin d’œil, une rime, un parapluie qui devient métaphore. Au Studio Hébertot, une diva capricieuse, son assistant transi et un pianiste de cabaret égaré font ressurgir tout un patrimoine oublié des cafés-concerts — et rappellent, avec une élégance discrète, que le désir se love d’abord dans ce qui manque.

Avant les aveux à cœur ouvert de la chanson moderne, avant Johnny rugissant ses explicites Que je t’aime, Paris chantait le désir autrement. Il le maquillait, le poudrait, le faisait tournoyer entre un clin d’œil, une rime et un silence. Avec Ça ne vaut pas la Tour Eiffel, le Studio Hébertot nous invite à retrouver ce délicieux monde disparu où l’érotisme n’avait pas besoin de se montrer à nu pour faire battre les cœurs et courir les imaginations.

Il y a des spectacles qui racontent une histoire. Celui-ci raconte surtout une époque. Celle où Paris était la capitale mondiale de l’insolence élégante, des cafés-concerts, des cocottes, des grisettes, des dandys, des bourgeois venus s’encanailler et des ouvriers venus oublier leur journée autour d’un verre et d’une chanson.

Le plaisir pris devant le spectacle Ça ne vaut pas la Tour Eiffel est précisément là. Non dans une nostalgie poussiéreuse mais dans la redécouverte d’un langage amoureux aujourd’hui presque disparu : celui de l’allusion et du double sens.

Car à la Belle Époque, on ne disait jamais les choses. On les suggérait. On les effleurait. On les faisait miroiter. Le spectateur terminait lui-même la phrase dans sa tête, et c’était justement là que résidait tout le plaisir.

Freud n’aurait certainement pas boudé son bonheur. Le désir naît moins de ce qui est montré que de ce qui manque. Le voile excite davantage que le dévoilement. Le symbole travaille davantage l’inconscient que la démonstration. Le sous-entendu ouvre un espace où chacun projette son propre fantasme. À l’inverse, lorsque tout est dit, tout est montré, le désir se trouve paradoxalement aplati. Le cru satisfait la pulsion ; le suggéré nourrit l’imaginaire.

Et c’est exactement ce que ressuscite ce spectacle.

Le point de départ est d’une réjouissante simplicité : une diva aussi capricieuse que narcissique prépare un récital. Son fidèle assistant Minou, qui la vénère depuis dix ans, panique lorsqu’un pianiste inattendu débarque. Le grand maestro classique attendu est remplacé par un musicien de cabaret nourri de chansons polissonnes. Le récital déraille alors avec bonheur, les frontières entre musique savante et café-concert s’effacent, les personnages tombent progressivement leurs masques, pendant que les chansons prennent le pouvoir.

Cette situation de vaudeville devient surtout un formidable prétexte pour exhumer un patrimoine musical presque effacé de notre mémoire collective.

Quel bonheur d’entendre ressurgir cette langue si parisienne.

« J’te gobe », « Je m’aime », « Ça ne vaut pas la Tour Eiffel » etc. Derrière ces titres apparemment innocents se cache tout un monde. La Tour Eiffel ? Immense, dressée au milieu de Paris… inutile de faire un dessin.

Dans ces chansons, les parapluies, les cannes, les monuments, les bouteilles ou les saucissons deviennent des métaphores transparentes sans jamais perdre leur élégance.

Aujourd’hui, nous vivons souvent l’inverse. On croit gagner en liberté parce que tout devient explicite. Pourtant, quelque chose s’est perdu en route : le frisson du presque rien, ce sourire partagé entre la scène et la salle, cette intelligence du double sens.

La Belle Époque savait que l’érotisme commence dans l’imagination.

En remontant ce fil de l’âge d’or des cafés-concerts, impossible de ne pas penser à Harry Fragson, immense vedette des cafés-concerts, aujourd’hui presque oubliée, qui incarna peut-être mieux que quiconque, lui qui s’accompagnait au piano quand la plupart des vedettes de l’époque se contentaient de chanter. Et comment ne pas entendre résonner, en écho, la magnifique chanson que Barbara lui consacra simplement sous le titre Fragson. Elle aussi retrouvait ce Paris disparu, celui dont les fantômes continuent de hanter les Grands Boulevards, les Ambassadeurs, l’Eldorado, le Concert Mayol ou le Petit Casino. Barbara ne chantait pas seulement un artiste ; elle pleurait tout un monde englouti.

C’est ce monde que le spectacle fait revivre avec une émotion discrète.

On pense évidemment à Yvette Guilbert, Aristide Bruant, Félix Mayol, Dranem, Paulus, à tous ces diseurs qui savaient qu’un silence pouvait être plus voluptueux qu’un cri.

Le décor, lui, choisit l’intelligence de la simplicité. Une scénographie volontairement minimaliste laisse toute la place aux interprètes, aux chansons et à cette complicité immédiate avec le public qui était la marque des cafés-concerts. Rien d’envahissant. Rien de démonstratif. Là encore, tout est affaire de suggestion.

Le théâtre, comme l’inconscient, aime ces fissures où les personnages cessent d’être univoques. Le trio d’interprètes : Chloé Donn (également autrice du texte), Yasunori Sasa et Raphaël Temim, se partage avec une belle énergie ce numéro d’équilibriste entre comédie, chant lyrique et esprit canaille. La diva, telle qu’écrite et jouée, intéresse par son dédoublement : d’un côté la cantatrice publique, sculptée par l’art et l’adulation ; de l’autre, la femme qui se laisse effeuiller chanson après chanson. Ce n’est pas un trouble qu’on diagnostique, c’est un ressort dramatique aussi vieux que le théâtre lui-même — le masque social qui craquelle sous la poussée du désir —, mais il fonctionne ici avec une jolie économie de moyens.

Au fond, Ça ne vaut pas la Tour Eiffel nous rappelle une évidence que notre époque oublie parfois : chaque siècle invente sa manière de chanter l’amour. Johnny lançait un immense « Que je t’aime ». Joséphine Baker avouait « J’ai deux amours ». Bizet faisait de Carmen une femme insaisissable. La Belle Époque, elle, préférait sourire en coin.

Et ce sourire-là est peut-être encore le plus érotique de tous.


Ça ne vaut pas la Tour Eiffel, texte de Chloé Donn, mise en scène Maria Antonia Pingitore, avec Chloé Donn, Yasunori Sasa et Raphaël Temim (production ThePlatform) — Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, Paris 17e, du 2 au 25 juillet 2026, les jeudis, vendredis, samedis et dimanches à 19h. Vu le 4 Juillet 2026.



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