Théâtre Le Funambule Montmartre, jusqu’au 27 août 2026
Il y a des couples qui divorcent. Il y en a d’autres, plus malins, qui préfèrent se faire l’amour à eux-mêmes sous un déguisement. C’est tout le programme, aussi cruel que jubilatoire, de L’Amant d’Harold Pinter, actuellement au Funambule Montmartre dans une mise en scène de Grégoire Besançon : un huis clos conjugal où l’on trompe son conjoint avec son conjoint, où la fourrure remplace le costume gris, et où le fauteuil du salon fait un peu trop penser au divan du psychanalyste. Ce qui frappe d’abord, c’est l’intelligence du dispositif : rien n’est montré frontalement, tout est suggéré, et c’est précisément cette pudeur apparente qui rend la pièce si sensuelle. On rit, on frissonne, on se surprend à vouloir, nous aussi, un peu de cette fièvre du mensonge partagé. Une heure dix de tension parfaitement maîtrisée, entre comédie de mœurs et confession de divan.
Harold Pinter (1930-2008), prix Nobel de littérature, est ce dramaturge anglais qui a fait du silence une arme et du sous-entendu un art dramatique à part entière — au point que l’on parle aujourd’hui de « pinteresque » pour désigner cette manière si particulière de faire peser une menace sourde sur les échanges les plus anodins. Écrite en 1962, L’Amant raconte l’histoire de Richard et Sarah, mariés depuis dix ans, qui ont trouvé un remède à l’ennui conjugal : Richard part travailler chaque matin. Chaque après-midi, Richard revient chez lui déguisé en amant de sa propre femme, et Sarah l’accueille en maîtresse plutôt qu’en épouse. Le jeu, d’abord maîtrisé, finit par déborder ses propres règles, jusqu’à ce que le couple ne sache plus très bien qui, du mari ou de l’amant, tient réellement la corde.
Sarah, de son côté, s’informe poliment de la maîtresse de son mari. On croit d’abord assister à un couple libre, so British, si détaché. Puis un détail affleure, puis un autre, jusqu’à la bascule : l’amant de Sarah, c’est Richard. Depuis des années, le mari sort de la maison pour y revenir sous un autre nom, un autre corps, un autre désir. Le jeu marche, jusqu’au jour où l’un des deux menace d’arrêter d’y jouer et où l’on comprend que ce théâtre à deux n’était peut-être pas un supplément à leur mariage, mais sa seule condition de survie.
Freud l’avait bien vu :
Pinter, peut-être sans le savoir, a écrit une démonstration clinique. Chez l’homme, Freud repère très tôt une scission structurelle de la vie amoureuse : d’un côté la femme aimée, tendre, presque maternelle, avec laquelle le désir peine à circuler librement ; de l’autre la femme désirée, rabaissée, avec laquelle tout devient possible. L’homme qui aime tendrement sa femme sur le modèle maternel peine souvent à la désirer, l’interdit de l’inceste veillant au grain ; il lui faut alors une figure dégradée, presque animale, pour que le désir circule sans entrave. C’est le fameux clivage entre la mère et la prostituée, entre l’amour céleste et l’amour terrestre. Là où l’on aime, on ne désire pas ; là où l’on désire, on ne peut aimer. Richard, en inventant un amant pour sa propre femme, ne fait qu’organiser scéniquement ce clivage : il épouse la mère, et couche avec l’autre. Sauf que l’autre, c’est encore elle.
Chez la femme, le mécanisme se dédouble différemment. Lacan, puis Geneviève Morel après lui, décrivent une forme d’infidélité monogamique très subtile : la femme tromperait son partenaire avec lui-même, en le scindant en deux figures — celle du phallophore désiré, et celle de l’homme « châtré », domestiqué, mari plutôt qu’amant. Sarah n’a même pas besoin de sortir de chez elle pour tromper Richard : il lui suffit de le faire entrer deux fois par la même porte.
Ce que la pièce met en scène, avec une cruauté toute pinteresque, c’est la lutte contre l’ennui conjugal — cette érosion du désir que Freud décrit sans complaisance : « la valeur psychique du besoin amoureux baisse dès que la satisfaction lui est rendue facile ». Le couple a compris qu’il fallait un obstacle, une fiction, un masque, pour que le désir circule encore. Alors ils rejouent, chaque après-midi, le rapport sexuel qui n’existe pas — au sens lacanien du terme : ce point d’impossible rencontre entre deux désirs, qu’aucune intimité conjugale, si sincère soit-elle, ne suffit à combler.
Fétichisme et animalité, ou ce que le mariage interdit
C’est là que la mise en scène de Besançon devient franchement savoureuse. Tout ce que la respectabilité bourgeoise interdit à la maison — le fétiche, la bête, le trouble du genre — se love précisément dans les habits de l’amant. Le tweed du mari cède la place à une veste en fourrure, à une jupe, à des bottes qui n’appartiennent à aucun genre stable : l’amant devient une créature, presque animale, tentaculaire, casquée, menaçante et désirable à la fois. Le fétichisme, ici, n’est pas un supplément pervers ajouté au couple : c’est la condition même pour que le couple continue à s’étreindre. Sarah, elle, troque son serre-tête de femme rangée contre des lunettes à paillettes et une veste orange — elle ne se libère jamais autant que lorsqu’elle cesse d’être « l’épouse ».
Et cette montagne de chaussures, ce désordre de talons, de bottes, de mocassins qui s’entassent en coulisse comme autant d’identités possibles. On ne devient l’animal, la putain, la bête de désir, qu’en changeant de souliers — jamais en pantoufles conjugales. Le travestissement n’est pas un déguisement de fête : c’est l’unique passage autorisé vers une sexualité que la respectabilité du mariage interdit de nommer chez soi. Ce que la pièce murmure, avec l’élégance perfide propre à Pinter, c’est que la perversion n’a pas besoin d’un tiers réel pour exister — elle a seulement besoin d’une porte qu’on referme, et d’un autre costume.
La scénographie comme inconscient mis à nu
Le décor ne raconte pas autre chose. La méridienne rose et violette, canapé-lit-terrain de jeu, évoque irrésistiblement le divan de la cure ; la montagne de chaussures et le manteau de fourrure suspendu sont autant d’indices d’une garde-robe parallèle, celle des identités qu’on n’assume que masquées. Tout, dans cet appartement chic et froid, semble attendre le débordement — comme si la façade bourgeoise n’existait que pour mieux abriter, en douce, sa propre effraction.
Le public ne boude pas son plaisir : la mise en scène est ingénieuse, les comédiens au diapason, un spectacle qui fait longtemps réfléchir sur son couple une fois le rideau tombé, entre rire et malaise.
L’AMANT d’Harold Pinter Mise en scène et scénographie : Grégoire Besançon (Compagnie MIRAGE(S)) Avec : Dorothée Malfoy-Noël ou Marie-Lou Seince (Sarah), Grégoire Besançon ou Lucas Valot (Richard) Chorégraphie : Sophie Planté. Théâtre Le Funambule Montmartre, 53 rue des Saules, 75018 Paris Du 8 juillet au 27 août 2026 Vu le 9 juillet 2026



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