Un bar, un commissaire, un rapporteur, une serveuse muette qui n’en perd pas une miette. Dans ce texte kafkaïen de Jean-Claude Carrière, Yann Collette et Stéphane Bierry se livrent un duel d’acteurs d’une rare intensité, porté par une mise en scène d’Alexandre Tchobanoff qui rappelle, avec urgence, que le communisme est une machine à broyer les êtres par la délation.
Deux hommes dans un bar. Une étrange serveuse les observe. Un commissaire a convoqué un rapporteur — balance, taupe, indic, les mots ne manquent pas pour dire la même trahison. L’interrogatoire vire rapidement à la confrontation, la confrontation à l’affrontement. Une triangulaire silencieuse se met alors en place : un moment hors du temps, aussi glaçant que savoureux.
Le jeu, d’abord et avant tout
C’est là que le spectacle emporte tout. Yann Collette et Stéphane Bierry se donnent la réplique avec une science du silence qui confine à la virtuosité : on sent, dans chaque pause tenue, cette façon d’habiter le texte non écrit, cette part immergée de l’iceberg où se love toute la tension de la tragédie fasciste. Prisca Lona, dans le rôle muet et ambigu de la serveuse, compose un troisième pôle silencieux qui charge chaque échange d’une menace diffuse, celle d’un monde extérieur qui s’invite, interrompt, suspend. Ce trio d’acteurs, à lui seul, justifierait le déplacement.

Une scénographie qui dilue la tension
On regrettera en revanche une scénographie trop vaste pour ce texte qui exige, au contraire, l’étranglement, le huis clos, la proximité oppressante d’un bar où chaque geste devient suspect. L’espace, ici, respire davantage qu’il n’étouffe, quand le texte de Carrière réclame l’inverse. De même, l’absence d’une véritable création sonore et lumineuse laisse le duel d’acteurs porter seul tout le poids de l’atmosphère — un pari qu’ils remportent malgré tout, par la seule force de leur présence, mais qui aurait gagné à être davantage soutenu par le dispositif scénique.
Un rappel nécessaire
Le plaisir, pourtant, est bien là — et avec lui, quelque chose de plus essentiel encore. En choisissant de porter ce texte aujourd’hui, Yann Collette et Alexandre Tchobanoff rappellent, avec la légitimité de ceux qui l’ont vécu — le metteur en scène a grandi en Bulgarie sous le régime communiste —, une réalité trop souvent estompée par le temps : l’horreur perverse et meurtrière du communisme, sa police secrète, sa culture généralisée de la délation, qui a détruit des vies par millions derrière le rideau de fer. À l’heure où la montée des extrêmes gauche ravive des réflexes qu’on croyait anciens, ce rappel n’est ni anecdotique ni daté : il est nécessaire.
Distribution : de Jean-Claude Carrière, mise en scène Alexandre Tchobanoff, avec Yann Collette, Stéphane Bierry et Prisca Lona — Le Théâtre De Demain | Infos pratiques : du 3 au 25 juillet (relâche les mercredis), 13h35, 1h15, Théâtre du Girasole, tarifs et réservation sur theatredugirasole.fr



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